Avant d’aller plus loin, je tiens à préciser aux lecteurs qu’ils ne trouveront pas là un dossier complet sur la filmographie ou la carrière de Dario Argento. Mon objectif en écrivant cet article est un peu plus modeste. J’ai simplement souhaité mettre en lumière une évolution qui s’est opérée dans la carrière du réalisateur et qui m’est apparue intéressante à analyser. Autrement, l’objectif principal reste de vous donner envie de découvrir ou redécouvrir l’un des maîtres du cinéma giallo. Bonne lecture !

Dario ARGENTO, maestro du giallo

Dario Argento, du giallo traditionnel au giallo surnaturel

Le réalisateur

Tel Obélix tombé dans la potion magique dès son enfance, on peut dire que Dario ARGENTO a baigné dans un univers artistique et cinématographique dès son plus jeune âge avec un père, producteur et une mère, photographe de mode. Il fera ses débuts en tant que rédacteur de critiques pour divers magazines, activité qui le conduira à l’écriture de scénarii. C’est ainsi qu’en 1969, Sergio Leone en personne fait appel à lui pour coécrire le scénario du film Il était une fois dans l’Ouest. Cette expérience sera pour lui une révélation qui le déterminera à se lancer dans la réalisation de films. Il choisit de s’orienter vers le genre giallo.

Les origines du cinéma giallo

Le terme giallo qui signifie « jaune » est employé dans la littérature italienne pour désigner le roman policier. La couleur jaune fait référence à la couverture de ces romans publiés dès la fin des années 20 par les éditions Mondadori et qui connurent un franc succès.

A partir des années 60, un genre cinématographique va émerger de ces livres tout en développant des caractéristiques propres. Sans être exhaustif, l’on trouvera le plus souvent dans ces films un assassin dont les meurtres sont particulièrement sanglants, soudains et visuellement percutants, généralement accompagnés d’une musique lyrique assez inhabituelle, des jeux d’ombres, de lumières et de couleurs. Tout cela accompagne une intrigue bien menée avec son lot de fausses pistes induisant en erreur le spectateur/enquêteur qui ne découvre l’identité de l’assassin qu’au final et donne une impression d’orchestration, de mise en scène, de théâtralisation propre au genre. En ce qui concerne les films de Dario ARGENTO, la dimension esthétique et artistique est souvent représentée. Ainsi, le personnage-clé est tantôt un écrivain (Ténèbres), un poète (Inferno), un musicien (Les Frissons de l’Angoisse), une étudiante en arts antiques (Mother of Tears) ou une danseuse (Suspiria).

L’un des pionniers du cinéma giallo demeure le réalisateur Mario BAVA qui apparapit un peu comme le mentor de Dario ARGENTO. Dans son film Six femmes pour l’assassin sorti en 1964, Mario BAVA met en scène un meurtrier masqué sévissant dans le monde de la haute couture. Jeux d’intrigues, d’ombres et de lumières, ambiance très colorée, musique lancinante, nous trouvons les éléments propre au genre qui sera exploité et développé par Dario ARGENTO. La technique du whodunit (de l’anglais Who done it ? désignant le roman d’énigmes dans lequel des indices sont distillés au lecteur invité à découvrir l’identité du meurtrier avant que celle-ci ne lui soit dévoilée) demeure également très présente dans le film de BAVA. Dario ARGENTO ne se privera pas de l’exploiter dans la plupart des films qu’il va réaliser à partir du début des années 70, période au cours de laquelle le cinéma giallo va connaître son apogée.

Dario Argento, du giallo traditionnel au giallo surnaturel

Dario ARGENTO dans la pure tradition du cinéma giallo

Les années 70 sont une période faste pour Dario ARGENTO qui réalise ses plus belles œuvres cinématographiques. Le giallo pure tradition y est pleinement exploité et de manière plutôt efficace. Sur les pas de son prédécesseur Mario BAVA, Dario ARGENTO nous livre de véritables thrillers/polars aux intrigues bien ficelées. Les films comportent le plus souvent un personnage-clé qui mène son enquête et évolue au gré des meurtres qui sont commis jusqu’au dénouement non sans avoir été induits en erreur par quelques fausses pistes et rebondissements bien pensés.

Si l’on se penche un peu sur la filmographie du réalisateur au cours de cette période de fin des années 60 – début des années 70, l’on trouve des films tels L’Oiseau au plumage de cristal, Le Chat à neuf queues, Quatre mouches de velours gris qui sont tous des classiques du cinéma giallo élaborés dans les règles de l’Art et de la tradition. L’on parlera de ces trois films comme d’une « trilogie animale ».

Avec son quatrième métrage intitulé Les Frissons de l’Angoisse, Dario ARGENTO poursuit la lignée du giallo en conservant les éléments clés du genre mais il nous semble que déjà, le réalisateur tente d’opérer un glissement vers une dimension se voulant moins ancrée dans le réel (sensations d’une présence par le jeu de caméra subjective, espaces urbains angoissants et envahis d’ombres…). La bascule vers le fantastique et le surnaturel se fait sentir.

Mais c’est avec sa trilogie des sorcières que Dario ARGENTO va nous faire pénétrer de manière plus ostensible dans un univers où le genre giallo se mêle au genre fantastique pour notre plus grand plaisir.

Les Trois Mères, une entrée dans un giallo surnaturel

Dario Argento, du giallo traditionnel au giallo surnaturel

En imaginant sa trilogie des sorcières, Dario ARGENTO se donne clairement une nouvelle orientation en explorant un univers différent. En effet, jusqu’à présent, le réalisateur se cantonnait aux règles strictes du giallo et parvenait à évoluer dans le genre. Avec cette nouvelle trilogie basée sur l’existence de sorcières cruelles et maléfiques gouvernant le monde depuis la nuit des temps, Dario ARGENTO opère une bascule dans un univers empreint de fantastique et de surnaturel qu’on ne lui connaissait pas.

1. SUSPIRIA, Mère des Soupirs (Mater Suspiriorum)

Dans Suspiria, Suzy, une jeune américaine intègre une prestigieuse école de danse à Fribourg. Très vite, elle s’aperçoit que des phénomènes étranges s’y produisent à commencer par le meurtre soudain de l’une des pensionnaires. Suzy est alors déterminée à en savoir un peu plus sur ce qui se trame au sein de son école. Mais elle ne peut se douter un seul instant de ce qu’abrite en réalité cette école de danse…

Suspiria est le premier et aussi, à mon sens, le meilleur des opus du cycle des Trois Mères. Avec ce film réalisé en 1977, Dario ARGENTO signe l’une de ses plus belles œuvres cinématographiques. Le genre giallo, largement exploité par le réalisateur depuis le début des années 70 demeure toujours présent. Mais alors que Dario se cantonnait, jusque-là, à des thrillers ou des polars bien ancrés dans la réalité, avec Suspiria, le surnaturel s’invite curieusement. Le glissement est fort subtil et particulièrement réussi. L’idée d’introduire une dimension fantastique et surnaturelle dans un genre se voulant, jusque-là, réaliste est ingénieuse et ici, brillamment orchestrée par notre ami Dario qui nous démontre qu’il maîtrise complètement son Art.

Dario Argento, du giallo traditionnel au giallo surnaturel
Dario Argento, du giallo traditionnel au giallo surnaturel

Ainsi, l’on retrouve dans ce film, des caractéristiques propres au cinéma giallo mais l’ambiance prend ici nettement le pas sur l’intrigue qui apparaît quelque peu secondaire. Les meurtres commis sont a priori inexpliqués et ne semblent pas être l’œuvre d’un assassin clairement identifié. Au fur et à mesure que l’on évolue dans le film en suivant l’héroïne dans sa quête, nous ressentons une impression d’étrangeté, une impression qu’il y a autre chose qui se trame dans cette histoire, quelque chose qui ne se situe pas au niveau du réel mais au-delà.

Par certains côtés, Suspiria présente des allures de contes horrifiques. L’héroïne, Suzy pourrait être comparée à une Alice qui, loin de se trouver au Pays des Merveilles, évolue dans un lieu angoissant (son école de danse) où elle se trouve confrontée à des personnages plus qu’étranges et flippants (le personnel de son école) qui ne lui veulent aucun bien. La sorcière imaginée par Dario ARGENTO dans ce film est absolument remarquable. Elle n’apparaît visuellement qu’à la fin du film et se présente sous une forme particulièrement hideuse, terrifiante et répugnante. C’est un peu « la cerise sur le gâteau ».

Ce film est un chef d’œuvre qui mérite amplement tous ses éloges.

2. INFERNO, Mère des ténèbres (Mater Tenebrarum)

Dans Inferno, Rose, poète vivant à New-York, fait l’acquisition d’un ouvrage intitulé Les Trois Mères dans lequel elle apprend qu’un architecte a construit trois demeures pour trois sorcières situées dans trois grandes villes (Fribourg, New-York et Rome). Tandis que des phénomènes étranges se produisent, Rose décide de mener sa propre enquête et fait appel à son frère, étudiant en musicologie à Rome…

Dario Argento, du giallo traditionnel au giallo surnaturel
Dario Argento, du giallo traditionnel au giallo surnaturel

Inferno, réalisé trois ans à peine après Suspiria, constitue le deuxième volet de la trilogie des sorcières. Le film se veut dans la lignée de son prédécesseur mais ne parvient tout de même pas à se hisser à son niveau. La musique, ici confiée à Keith Emerson du groupe Emerson, Lake and Palmer est bien loin d’égaler la performance réalisée par les Goblin sur la bande son de Suspiria. Le jeu des couleurs et des contrastes qui est superbe dans Suspiria apparaît ici un peu moins harmonieux. Le scénario est beaucoup moins exaltant et l’on se heurte même à certaines lenteurs et longueurs. Nous retrouvons néanmoins les éléments d’un giallo un peu revisité et surtout l’univers surnaturel voulu par le réalisateur, univers se situant, par moments, à la frontière entre le fantasme, la prémonition et le rêve. Dario ARGENTO semble s’être laissé aller à un peu plus de liberté que dans Suspiria. Il va plus loin et explore d’autres aspects de ce nouvel univers mais la réussite n’est malheureusement pas toujours au rendez-vous. Une petite mention particulière tout de même pour l’affiche du film macabrement belle.

Au final, ce film n’est pas à la hauteur de ses ambitions et surtout souffre cruellement du spectre de l’excellentissime Suspiria.

3. MOTHER OF TEARS, Mère des larmes (Mater Lachrymarum)

Mother of Tears, réalisé en 2007 soit 30 ans après la sortie de Suspiria, constitue l’ultime opus de la trilogie des sorcières. Le film met en scène la dernière des Trois Mères, libérée de son urne maléfique par Sarah, une étudiante spécialisée en arts antiques (rôle interprété par la fille de Dario, Asia ARGENTO) et qui va semer la terreur à Rome…

Dario Argento, du giallo traditionnel au giallo surnaturel
Dario Argento, du giallo traditionnel au giallo surnaturel

Ce dernier volet de la trilogie nous arrive curieusement, sorti d’on ne sait où alors qu’on ne l’attendait carrément plus. Il apparaît très différent des deux premiers opus et surtout assez décevant. L’esprit n’est bien évidemment plus le même qu’à l’époque de Suspiria (oui, je sais, vous allez me dire que je suis trop nostalgique… et vous aurez sans doute raison :)). Quoiqu’il en soit, l’effort n’est plus axé sur la forme et le visuel (exit les jeux de lumières, de couleurs, de sons, d’énigmes à déchiffrer). Nous ne sommes plus dans les années 80 mais bien à la fin des années 2000. Entre Inferno et Mother of Tears, Dario ARGENTO a eu l’occasion de réaliser de nombreux films (Ténèbres, Phenomena, Trauma, Le syndrome de Stendhal qui mettait également en scène la belle Asia ARGENTO pour ne citer que ceux-là). Même si ce film est censé clore de manière définitive la trilogie des Trois Mères, il apparaît complètement détaché des deux premiers opus. A mon sens, il arrive beaucoup trop tardivement pour pouvoir s’intégrer de manière efficace dans l’esprit de la trilogie initiée en 1977. Dommage, la trilogie des sorcières n’aura pas eu la fin qu’elle aurait pourtant méritée.

Pour clore ce dossier sur Dario ARGENTO et le cinéma giallo, nous dirons du réalisateur qu’il demeure, encore à ce jour, l’un des maîtres du giallo horrifique, une référence dans le cinéma d’horreur italien. Il a su faire évoluer voire révolutionner le genre en explorant d’autres univers dont celui du surnaturel avec brio. Sa filmographie comporte de vraies petites perles (Suspiria si vous ne deviez en visionner qu’un, Les Frissons de l’Angoisse vaut aussi le détour). Il n’a pas toujours su éviter certains écueils, a eu du mal à se renouveler mais nous pouvons lui pardonner ses quelques errements et se souvenir des pierres qu’il a apportées à l’édifice du cinéma giallo. Mais je vous rassure tout de suite, ceci n’est pas un article posthume, Dario ARGENTO is still alive !!