Le fantastique en photographie

Partie 1/2 : Les précurseurs.

Avec Méliès (Le Manoir du diable, 1896), Wiene (Le Cabinet du docteur Caligari, 1920) ou également Murnau (Nosferatu,1922), le cinéma s’est emparé très tôt du fantastique, mettant en image des thèmes littéraires ou picturaux qui firent rapidement son succès auprès d’un grand public avide de frissons. Qu’en est-il en photographie, un art qui émergea au début du XIXème siècle ? Hé bien, on ne peut que constater un retard dans le domaine… En effet, au cours du XXème siècle, la photographie s’est développée en opposition à ses origines pictorialistes afin de pouvoir s’émanciper de la peinture et exister à part entière. Pour nombre de photographes modernes, leur art devait témoigner d’une réalité documentaire et la saisir dans cet « instant décisif » cher à Henri Cartier-Bresson. Selon eux, le pictorialisme, sa mise en scène et son esthétisation avait réduit la photographie à une simulation de la peinture et de l’eau-forte. Heureusement, à partir des années 1960-1970, après s’être affirmée comme un médium majeur, en particulier avec la couverture médiatique des grands conflits mondiaux par les photo-reporters, la photographie a commencé à s’intéresser à l’irréel, à l’imaginaire ou même à l’invisible, renouant tout naturellement avec le pictorialisme de ses origines. Cette première partie vous propose de découvrir les précurseurs d’une photographie puisant son inspiration dans les eaux troubles et poisseuses – mais aussi dans la féérie et le merveilleux – de l’âme humaine.

JOEL PETER WITKIN

Le fantastique en photographie - Joel Peter Witkin

Photographe plasticien américain, à l’origine du renouveau du pictorialisme. Dès les années 1960, dans un univers uchronique convoquant les chimères de Jérôme Bosch, il mêle thématiquement le sublime, le grotesque et la mort, s’inspirant – à la suite de Todd Browning et avant David Lynch – d’une difformité que la fascination collective, mélange de terreur et de cruauté, voue à la monstruosité et au carnavalesque.

Le fantastique en photographie - Joel Peter Witkin
Le fantastique en photographie - Joel Peter Witkin
Le fantastique en photographie - Joel Peter Witkin
Le fantastique en photographie - Joel Peter Witkin
Le fantastique en photographie - Joel Peter Witkin
Le fantastique en photographie - Joel Peter Witkin

JEFF WALL

Le fantastique en photographie - Jeff Wall

Photographe plasticien canadien, il est le premier à introduire théâtralité et artifice dans le style documentaire de la photographie de rue, irruption fantastique de l’obscène sur la scène publique. Il est aussi le premier à faire entrer le méta-discours comme thématique photographique, notamment en réalisant sa version du tableau de Delacroix La Mort de Sardanapale dans La Chambre Détruite (1978).

Le fantastique en photographie - Jeff Wall
Le fantastique en photographie - Jeff Wall
Le fantastique en photographie - Jeff Wall
Le fantastique en photographie - Jeff Wall
Le fantastique en photographie - Jeff Wall
Le fantastique en photographie - Jeff Wall
Le fantastique en photographie - Jeff Wall
Le fantastique en photographie - Jeff Wall
Le fantastique en photographie - Jeff Wall
Le fantastique en photographie - Jeff Wall

CINDY SHERMAN

Le fantastique en photographie - Cindy Sherman

Photographe plasticienne américaine, qui, comme Wall, a élaboré un discours critique de la photographie sur le cinéma (Untitled Film Stills) et sur l’histoire de l’art (History Portraits/Old Masters). Elle a aussi introduit les problématiques de genre sexuel dans la photographie en mettant en scène mannequins fétiches désarticulés, poupées cassées, personnages féminins ou travestis portant prothèses et maquillages déshumanisants. Si son oeuvre relève de l’auto-fiction avec le recours quasi systématique à l’auto-portrait, elle constitue avant tout une critique radicale du masque social et des stéréotypes sexuels, questionnant la notion d’identité à partir d’un visage et d’un corps métamorphosables à l’infini.

Le fantastique en photographie - Cindy Sherman
Le fantastique en photographie - Cindy Sherman
Le fantastique en photographie - Cindy Sherman
Le fantastique en photographie - Cindy Sherman
Le fantastique en photographie - Cindy Sherman
Le fantastique en photographie - Cindy Sherman
Le fantastique en photographie - Cindy Sherman
Le fantastique en photographie - Cindy Sherman

PIERRE & GILLES

Le fantastique en photographie - Pierre et Gilles

Duo de photographes plasticiens français qui, comme Sherman, réinvestit la tradition picturale du portrait. Pierre et Gilles affublent jeunes éphèbes et icônes médiatiques des oripeaux de l’art sacré, poussant ferveur et adoration religieuses jusqu’à leur aboutissement kitsch et oecuménique. L’artifice du studio de photo, des décors rétro-rococo et des costumes d’époque trouve son accomplissement dans des tirages uniques retouchés à la peinture et encadrés par les artistes eux-mêmes. La réussite matérielle des modèles qui posent pour les artistes (argent, médiatisation, perfection physique), la dimension plastique et unique des oeuvres – fait rare en photographie – et, par conséquence, leur valeur financière, tout cela fait des oeuvres de Pierres et Gilles les objets d’une dévotion post-moderne toute matérialiste, qui n’est d’ailleurs pas sans rappeler certaines pratiques de la religiosité populaire.

Le fantastique en photographie - Pierre et Gilles
Le fantastique en photographie - Pierre et Gilles
Le fantastique en photographie - Pierre et Gilles
Le fantastique en photographie - Pierre et Gilles
Le fantastique en photographie - Pierre et Gilles
Le fantastique en photographie - Pierre et Gilles
Le fantastique en photographie - Pierre et Gilles
Le fantastique en photographie - Pierre et Gilles
Le fantastique en photographie - Pierre et Gilles
Le fantastique en photographie - Pierre et Gilles
Le fantastique en photographie - Pierre et Gilles
Le fantastique en photographie - Pierre et Gilles
Le fantastique en photographie - Pierre et Gilles
Le fantastique en photographie - Pierre et Gilles

SARAH MOON

Le fantastique en photographie - Sarah Moon

Photographe française d’origine juive, elle s’exile en Angleterre pendant l’Occupation. D’abord mannequin, puis photographe de mode, c’est au milieu des années 1980 qu’elle se consacre entièrement à une photographie d’art d’essence pictorialiste et dans laquelle on perçoit l’influence de l’expressionisme allemand. Son traitement du conte de Perrault Le Petit Chaperon Rouge est exemplaire d’une photographie qui se découvre être le meilleur médium pour révéler pertinence et permanence des récits mythiques : les sociétés et les lois ne sont pas les mêmes, mais, toujours, l’innocence est dévorée par la nécessité, animale, sociale ou politique. Toujours là où on ne l’attend pas, la bête humaine rôde.

Le fantastique en photographie - Sarah Moon
Le fantastique en photographie - Sarah Moon
Le fantastique en photographie - Sarah Moon
Le fantastique en photographie - Sarah Moon
Le fantastique en photographie - Sarah Moon
Le fantastique en photographie - Sarah Moon

GREGORY CREWDSON

Le fantastique en photographie - Gregory Crewdson

Photographe plasticien américain, son oeuvre est sans doute la plus consistante du nouveau pictorialisme, la photographie devenant avec lui une sorte d’aboutissement naturel de l’art pictural et de l’art cinématographique. Utilisant des moyens humains, techniques et logistiques comparables à ceux d’un tournage hollywoodien, Crewdson peut installer sa mise en scène en extérieur à l’échelle d’un quartier entier, mais peut aussi bien utiliser des maquettes et des décors de studio. Ses photos au piqué impressionnant sont recomposées sur ordinateur pour obtenir une scène finale à la définition toute maniériste. Inspiré par les esthétiques de Spielberg et Lynch, interpellé par l’oeuvre de Stephen King, mais aussi informé par la psychanalyse freudienne, nul autre artiste visuel n’a mieux retranscrit l’inquiétante étrangeté de la banlieue pavillonnaire, ces lotissements à perte de vue de la classe moyenne blanche, construits sur les refoulés du rêve américain : l’établissement par le génocide des peuples indigènes, le développement par l’exploitation des esclaves et des minorités immigrées, l’enrichissement par la destruction de l’écosystème originel et de ses ressources. Ce déni d’une vie « sauvage » dont la conformité aseptisée cherche en vain à repousser les spectres vient, au crépuscule, hanter des personnages habités par une absence vertigineuse… Tels des morts-vivants, ils errent dans un monde vide de sens, mais dont la dénaturation puritaine n’a pu éradiquer pulsions sexuelles, fascination morbide et sociopathie. Du grand art fantastique.

Le fantastique en photographie - Sarah Moon
Le fantastique en photographie - Sarah Moon
Le fantastique en photographie - Sarah Moon
Le fantastique en photographie - Sarah Moon
Le fantastique en photographie - Sarah Moon
Le fantastique en photographie - Sarah Moon
Le fantastique en photographie - Sarah Moon
Le fantastique en photographie - Sarah Moon
Le fantastique en photographie - Sarah Moon
Le fantastique en photographie - Sarah Moon
Le fantastique en photographie - Sarah Moon
Le fantastique en photographie - Sarah Moon

Ne ratez surtout pas « Les héritiers », suite et fin de notre trépidante exploration du fantastique en photographie, à paraître très prochainement !!!