Pourquoi The Shining restera le film d’horreur absolu

Partie 3/3 : «N’entre pas dans la chambre 237 !»

La télévision, et les cartoons en particulier, semblent être l’instrument de diffusion des idées de la caste dominante. Ils exercent une forme de violence « consommable » qui met en scène la barbarie occidentale et son protocole. Ils sont associés au bol de céréales que le petit Danny mange devant le poste de télé, ce qui met en évidence la correspondance entre l’ingestion de l’idéologie et l’ingestion des produits manufacturés, les céréales en premier lieu, car ils nécessitent de vastes surfaces déboisées et qu’ils permettent de produire de l’alcool, autre sujet essentiel du livre, mais auquel Stanley Kubrick s’intéresse uniquement sous l’aspect anthropologique. Car, l’alcool, c’est ce qui a participé à la destruction des sociétés amérindiennes, c’est le péché de l’homme blanc : c’est surtout le poison qui permet de « digérer » l’idéologie, c’est l’ivresse qui fait oublier les compromis, les bassesses, les trahisons. C’est le seul et unique moyen de « reprendre du poil de la bête », comme le dit si bien Jack… C’est de la désillusion sous forme liquide, mais qui permet de s’abrutir de sa propre culpabilité : celle envers le Juif, celle envers l’Indien, mais aussi celle envers le descendant d’esclaves, le refoulé, le « Nègre », tel que Grady qualifie Halloran lorsqu’il demande à Jack de « s’occuper de ce problème ». Comme le dit Jack Torrance au barman fantasmatique de la Gold Room : « C’est le fardeau de l’homme blanc, Lloyd ! C’est le fardeau de l’homme blanc ! » Ce Lloyd que Jack qualifie de « plus sympathique des barmen de Tombouctou à Portland, Maine… Portland, Oregon, pour être plus exact. » Faut-il y comprendre une référence au Commerce triangulaire ? Une référence aux premiers colons de la côte est-américaine ? Une référence à la ville où s’est terminée la conquête de l’Ouest ? Comme j’ai tenté de le démontrer ici, ce sont en fait toutes ces références qui sont convoquées pour mieux nous donner envie d’entrer dans la chambre de tous les secrets… La chambre 237.

Pourquoi The Shining restera le film d'horreur absolu

Avant d’entrer dans la chambre maudite, attardons-nous quelques temps sur ce thème de la consommation qui paraît omniprésent dans The Shining si on y prend garde. Les deux scènes filmées dans la réserve à nourriture, on l’a vu dans notre précédente partie, scellent les unions diamétralement opposés du petit Danny et du cuisinier Halloran, d’une part, puis de Jack et le majordome Grady, d’autre part. De par son abondance, cette nourriture manufacturée et « marketée », à l’opposé du gibier sauvage chassé par les peuples amérindiens, fait de l’hôtel Overlook une sorte de grenier isolé au milieu d’une nature hostile à ses occupants. Par ces jeux de contraste, le réalisateur exacerbe les enjeux alimentaires qui sous-tendent toute entreprise de conquête territoriale : les ressources naturelles, la terre nourricière, c’est ce que l’envahisseur blanc est venu prendre aux tribus de « sauvages » qui subiront durant tout le XIXème siècle un génocide à la fois démographique et culturel, l’indigène étant animalisé pour que se voient justifiés l’inégalité raciale, l’enlèvement massif d’enfants placés dans des institutions de « rééducation », ou encore la propagation concertée d’épidémies (distribution de couvertures infestées) et l’encouragement à l’alcoolisme. Cette prise de conscience savamment opérée par le film ne peut donc se faire qu’à rebours de l’Histoire et de son labyrinthe, comme Danny lui-même le comprendra en marchant à reculons dans ses propres traces pour pouvoir échapper au père – son géniteur, sa généalogie, son passé. Ainsi, Kubrick fait tomber les masques : le Jack Torrance polissé de l’entretien d’embauche au début du film est devenu un animal assoiffé de sang lors du duel final dans le labyrinthe… Puis, peu à peu, le tueur à la hache boîte, titube et beugle des sons inarticulés, évoquant à la fois la figure de l’alcoolique, celle du primate – qui, dans 2001 : Odyssée de l’espace, devient le premier humanoïde en découvrant l’usage meurtrier de l’outil -, et celle du Grand Méchant Loup, auquel Jack Nicholson, avec son regard prédateur, ses cheveux longs hirsutes et sa barbe de trois jours, s’applique à ressembler. D’ailleurs, sa réussite est telle qu’il sera choisi pour incarner un loup-garou dans Wolf de Mike Nichols quatorze ans plus tard…

Pourquoi The Shining restera le film d'horreur absolu
Pourquoi The Shining restera le film d'horreur absolu
Pourquoi The Shining restera le film d'horreur absolu

L’ivresse animale du Gardien enfin libéré des oripeaux d’une civilisation décadente : c’est le Jack Torrance de la fin du film, c’est l’ancien alcoolique qui a d’abord consommé du bourbon – imaginaire ? – au bar vide de la Gold Room, c’est le mauvais mari qui a ensuite consommé l’union charnelle avec la créature de la chambre 237, c’est enfin le loser qui, à défaut de pouvoir garder un travail, consomme le crime de Halloran, alors que dans le roman de Stephen King le cuisinier s’en sortait vivant. Mais, au final, n’est-ce pas Jack lui-même qui est consommé par les êtres qui hantent l’hôtel ? N’est-ce pas l’homme de main qui se trouve entièrement consommé par les entités qui lui dictent sa conduite ? Insignifiant, inculte et coupé de ses racines, tel est l’homme occidental moderne : une brute policée qui préfère tirer de vils bénéfices de son appartenance au monde des Blancs plutôt que de cracher dans la soupe. Vivre dans les vestiges de grandeur d’une civilisation fondée sur l’avidité plutôt qu’évoluer et inventer : c’est tout le sens des scènes filmées dans la Gold Room. Lors de la première scène entre Jack et Lloyd le barman, dans un salle complètement vide, Jack se trouve « momentanément à sec » et demande si « on peut [lui] faire crédit ». Lloyd lui répond qu’on peut lui faire le « crédit que vous voulez ». Lors de leur seconde rencontre, la Gold Room est à présent bondée de clients tout droit sortis des années 1920 et Jack sort un billet de son portefeuille pour régler le bourbon que Lloyd lui a servi. Mais celui-ci refuse : « Vous ne payez pas Mr Torrance (…), votre argent ne vaut rien ici… Ordre de la direction. » Puis, insiste : « Buvez Mr Torrance ». Mais Jack se méfie : « Je suis le genre de bonhomme qui aime savoir QUI paye ses additions, Lloyd. » Lloyd reste pourtant inflexible et lui assène d’un ton autoritaire : « Ce n’est pas une question qui vous concerne, Mr Torrance… Du moins, pas pour le moment. » Enfin, Jack abdique et accepte le verre offert avec une gratitude non dénuée de soumission : « Il en sera commme vous voudrez, Lloyd… Il en sera comme vous voudrez ! »

Pourquoi The Shining restera le film d'horreur absolu
Pourquoi The Shining restera le film d'horreur absolu
Pourquoi The Shining restera le film d'horreur absolu

Cet échange énigmatique et sa résolution semblent presque provoquer la rencontre entre Jack et Delbert Grady qui s’en suit immédiatement et au cours de laquelle le majordome va inciter Jack à « corriger » sa femme et son fils. Cet échange proprement faustien entre les deux hommes, Kubrick en questionne autant la réalité que les verres de bourbon ingérés par Jack : si on y prête attention, on remarque que durant toute la scène Jack semble ne pas s’adresser au majordome en face de lui, mais à son propre reflet dans le miroir. Dans la perspective de Kubrick, que signifient ces obscures transactions pour Jack Torrance, ni véritablement employé de l’hôtel, ni véritablement client ? Hé bien, en l’espace de quelques minutes, et dans une inversion étonnante, il devient le Gardien, un homme à tout faire qui choisit de se soumettre au barman, puis au majordome, eux-mêmes figures du service et de la servitude, chargés par « la direction » – ceux qui payent les additions et qui ne se salissent pas les mains – de faire de Jack un bon domestique, un homme de main, celui qui fait le sale boulot. Et dans cette soumission à une organisation qui le dépasse et dont il est débiteur, Jack le prof raté, le mari raté, le père raté trouve enfin un sens à son existence, telles les petites frappes qui s’abandonnent au fanatisme religieux ou les fonctionnaires nazis qui ne faisaient, après tout, que leur « travail ». On comprend bien la thèse du réalisateur : déracinement culturel, isolement existentiel et inutilité sociale sont le terreau de tous les tueurs, qu’ils soient courtiers à Wall Street ou tortionnaires en Somalie… « All work and no play makes Jack a dull boy »…

Pourquoi The Shining restera le film d'horreur absolu

D’ailleurs, dans l’extraordinaire scène de l’escalier, notre gardien ne dit pas autre chose à sa chère Wendy, qui, comme toutes les femmes bien entendu, ne comprend rien au sacrifice pour une cause supérieure : « T’es-t-il arrivé de songer ne serait-ce qu’un seul instant à toutes mes responsabilités envers mes employeurs ? (…) Ce n’est donc rien pour toi en fin de compte que la direction ait d’emblée témoigné la plus entière confiance en moi et que j’ai signé (…) un contrat en vertu duquel j’ai accepté cette responsabilité ?!? » C’est cette mauvaise foi typiquement masculine que Kubrick met en évidence dans un anti-héros à la fois belliqueux et assisté, car c’est Wendy qui passe ses journées à faire le travail de Jack, à contrôler la chaudière, la radio, à s’occuper de Danny, à faire les repas… Lui qui joue à la balle au lieu de se mettre à écrire… Ici, Jack fait référence à l’entretien avec Stuart Ullman, le directeur de l’hôtel Overlook, une des premières scènes du film. Cette scène est le seul moment du film où l’on nous montre Jack face à sa hiérarchie, face à sa « direction ». Néanmoins, comme l’a très bien montré Rodney Ascher dans Room 237 (2012), le directeur incarne la figure du politicien : c’est un fantoche dont le rôle est de protéger les intérêts des véritables hommes de pouvoir, dont le commun des mortels ne connaît même pas l’existence. Belle gueule, machoire carrée, joli brushing, drapeau américain sur le bureau, cet homme sympathique et affable a le rôle d’annoncer les mauvaises nouvelles à Jack, en particulier les actes sanguinaires d’un précédent gardien, Charles Grady, qui découpa sa famille à la hache, installant l’horizon d’attente du film tout entier. Le pouvoir n’est jamais qu’en représentation et, en définitive, toujours hors d’atteinte. « Je comprends pourquoi vos patrons à Denver vont ont laissé m’en parler..» : cette simple réplique de Jack nous fait comprendre que le directeur n’est pas le véritable responsable, qu’il n’est qu’un acteur payé pour faire passer la pilule, que ceux qui payent l’addition voient tout mais ne peuvent être vus. L’Histoire des actionnaires n’est qu’un plateau de cinéma écrasé par la lumière électrique et sur lequel des caméras enregistrent la version officielle, une vérité tronquée qui s’affiche sur tous les postes de télévision. Mais, il existe toujours un lieu où ce qui est vraiment arrivé a été enfermé et caché aux yeux de tous. Ce lieu, c’est la chambre 237.

Pourquoi The Shining restera le film d'horreur absolu
Pourquoi The Shining restera le film d'horreur absolu

Beaucoup de critiques ont glosé sur le changement opéré par Kubrick quant au numéro de la chambre des secrets. King avait choisi le numéro 217 dans son roman, mais le réalisateur de The Shining lui préféra le numéro 237. Pour beaucoup, appuyant leur thèse sur de nombreux éléments concordants, 237 est une référence à la distance qui sépare la Terre de la Lune : 381 600 km, soient 237 000 miles. On sait que la direction du Timberline Lodge, où furent tournées les scènes extérieures, demanda à ce que le numéro 217 ne soit pas repris dans le long-métrage, de peur que la chambre soit refusée par tous les clients après la sortie du film. Mais, au-delà de cet impératif, il est cependant très probable que Kubrick ait voulu faire référence à la distance Terre-Lune dans le choix du numéro, car la conquête spatiale semble bel et bien au coeur du film à codes qu’est The Shining. N’oublions pas que la conquête spatiale fut l’arme principale d’une guerre idéologique et médiatique qui dura quarante ans : la Guerre Froide. La conquête spatiale est donc en quelque sorte le paradigme de toutes les conquêtes, de tous les conflits géo-politiques, de tous les génocides. Autre indice : l’aigle est l’emblème de la première mission qui réussit l’amerrissage sur la Lune en 1969, celle de Buzz Aldrin, Neil Armstrong et Michael Collins, Apollo 11. L’appareil d’alunissage d’Apollo 11 a d’ailleurs été baptisé « Eagle ». Cet aigle, symbole de l’impérialisme américain, était déjà présent sur la machine à écrire de marque allemande, référence à l’iconographie nazie. Figures de la puissance, mais aussi de la rapacité, l’aigle nazi et l’aigle impérialiste semblent superposés par Kubrick dans son film. Et en allant encore plus loin sur cette piste, on se rend compte que Danny porte un pull, probablement tricoté à la main par Wendy, et sur lequel figure la fusée et l’inscription « Apollo 11 USA », précisément dans la scène où il entre dans la chambre 237, que les motifs de la moquette du corridor sur laquelle il joue évoquent la forme de la base de lancement de la NASA vue du ciel, base au centre de laquelle il se tient avec sa fusée subliminale dressée vers l’espace !

Pourquoi The Shining restera le film d'horreur absolu
Pourquoi The Shining restera le film d'horreur absolu
Pourquoi The Shining restera le film d'horreur absolu

En restant dans l’analyse pictographique, on constate que les motifs de la moquette des corridors sont anguleux et montrent des formes d’interpénétration évoquant un ensemble logique comme les alvéoles d’une ruche, les cellules d’un organisme ou les cases d’un organigramme. Au contraire, quand Danny revient en état de choc et que Wendy envoie Jack regarder si quelqu’un se cache à l’intérieur de la chambre, on y découvre des motifs courbes évoquant une interpénétration clairement sexuelle… La chambre 237 est donc bien le lieu du refoulé, de la scène primitive, du moment où l’on voit la vérité en face. Le petit Danny en ressortira incapable de parler et prostré, avec des marques de strangulation et son pull Apollo 11 déchiré précisément à l’épaule gauche – épaule que lui avait démis son papa dans un geste de colère quelques mois plus tôt. On en vient alors à la thèse la plus audacieuse de ce dossier, thèse développée entre autres par Michael Wysmierski dans The Shining Code : cette incapacité à verbaliser serait aussi celle de Kubrick obligé de faire silence sur sa participation au trucage des images de la mission Apollo 11 et à la propagande impérialiste qui s’en suivit. En effet, sans remettre en question la réalité des premiers pas sur la Lune en 1969, il est tout à fait possible que l’Etat Major américain ait souhaité reconstituer ces instants sur un plateau de cinéma afin d’avoir des images de qualité que la technologie de l’époque et les conditions d’exploration lunaire rendaient difficiles à réaliser. Le réalisateur du visionnaire 2001 : Odyssée de l’espace, un film qui reste quarante ans plus tard parfaitement crédible dans sa mise en scène du voyage dans l’espace, a sans doute été approché par des élites de la NASA, ou même par la CIA. Comme chacun d’entre nous aurait réagi, le projet l’a sans doute d’abord choqué, puis fasciné avant de lentement le corrompre. Il embrasse ce projet, puis prend subitement conscience de l’horreur qu’il porte en germe, et s’enfuit : ce meurtre de la vérité historique auquel Kubrick aurait participé, c’est la femme nue de la salle de bain de la chambre 237.

Pourquoi The Shining restera le film d'horreur absolu
Pourquoi The Shining restera le film d'horreur absolu
Pourquoi The Shining restera le film d'horreur absolu

L’Histoire officielle est donc un espace complexe où le bon citoyen est prié d’éviter les pièces condamnées sous peine de voir une vérité insupportable, illumination funeste dont Jack Torrance ne sortira pas indemne. Kubrick nous invite à nous abolir du passé en apprenant à décrypter les images et en remontant le cours des choses jusqu’à leurs sources, comme Danny traqué dans le labyrinthe. Dépasser les images du pouvoir et le pouvoir des images, déchirer le rideau des apparences, sortir de l’oisiveté et de la passivité de l’héritage : The Shining est non seulement un méta-film d’horreur, mais c’est aussi, cas unique dans l’histoire du cinéma d’épouvante, une oeuvre qui nous apprend à nous libérer de son emprise !