Les origines du personnage de Fantômas.

Créé par l’imagination commune de Pierre Souvestre et Marcel Allain, le personnage de Fantômas apparaît pour la première fois en 1910-1911 sous forme littéraire, dans le premier volume d’une série qui fera plus d’une trentaine d’épisodes jusqu’en 1913, avant d’être continuée par Marcel Allain seul sous la forme de 34 épisodes écrits et publiés sous formes d’hebdomadaires ou de romans entre 1926 et 1963. Il est notable que la série a très vite conquis le grand public, mais aussi des écrivains et artistes de renom tels Apollinaire, Max Jacob, Blaise Cendrars, Robert Desnos, Jean Cocteau, bref le cercle élargi des Surréalistes. On sait peu de choses de choses de cet homme masqué, mais on découvre au fur et à mesure qu’il est riche et puissant, cruel, qu’il torture et tue de manière atroce et spectaculaire. Fantômas est pourchassé par Juve, inspecteur de la Sureté de Paris obsessionnel et déterminé, ainsi que par Jérôme Fandor, un jeune journaliste qui a adopté une fausse identité après que Fantômas ait décimé sa famille. Le triangle est bien entendu complété par une jolie donzelle, la belle Hélène, fiancée à Fandor, mais fille supposée d’un papa Fantômas très possessif, qui va tout faire pour les séparer ! Hé ouais, notre premier super-héros masqué de l’Histoire a aussi ses problèmes domestiques… Ou comment la « pulp culture » est née avec le vaudeville et le théâtre de boulevard.

Le feuilleton de Fantômas

Fantômas s’inscrit dans la tradition des feuilletons publiés dans la presse écrite durant la seconde partie du XIXème siècle. S’il a marqué la littérature populaire, c’est que le personnage est une synthèse de divers génies du crime apparus dans les feuilletons : Arsène Lupin, le gentleman cambrioleur de Maurice Leblanc bien sûr, mais aussi Erik, le légendaire Fantôme de l’Opéra créé par Gaston Leroux, ou encore Rocambole et son maître Sir Williams, Zigomar, le colonel Bozzo-Corona… C’est aussi en mettant en scène le Paris de la Belle Époque, avant les grandes guerres mondiales, que Souvestre et Allain rattachent l’anti-héros à une société nostalgique de sa toute-puissance et de son rayonnement culturel. Mais, tout comme le Professeur Moriarty de Conan Doyle terrorisait une société victorienne en crise, Fantômas incarne aussi le bouleversement industriel du XXème siècle, ses machines de guerre, sa vitesse, ses tueries de masse, sa violence globalisée. Le « maître de tout et de tous » possède une organisation maléfique dont les nombreux sbires interviennent dans le monde entier, un monde occidentalo-centré encore sous le joug colonial – ce que retiendra Hazanavicius pour ses hilarants OSS 117 . Le bandit masqué n’a pas d’identité, possède de nombreux visages, il est partout et nulle part, maîtrise l’art de l’évasion… fiscale ? Non, ce n’est pas encore tout à fait une métaphore du capitalisme sauvage, mais il faut croire que la figure du Super Riche conserve à travers le temps quelques constantes !

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Les adaptations de Fantômas

Le feuilleton de Souvestre et Allain est adapté au cinéma dès 1913 par Louis Feuillade, le maître du serial français, qui en fera 5 films. Après une adaptation en 20 épisodes pour le marché américain par la Twentieth Century Fox au début des années 20, Fantômas fait de nouveau l’objet d’adaptations au cinéma dans les années 1930-1940. Mais, il faut attendre les années 60 pour que l’adaptation tragi-comique d’André Hunebelle avec Jean Marais et Louis de Funès installe durablement le mythe à l’étranger. Bien qu’assez éloignés de l’oeuvre originale, les trois films d’Hunebelle, Fantômas (1964), Fantômas se déchaîne (1965) et Fantômas contre Scotland Yard (1967), encouragent certainement Mario Bava à mettre en scène dès 1968 Danger : Diabolik ! , une adaptation franco-italienne de Diabolik, un personnage de bande-dessinée fortement inspiré de notre anti-héros. Notez que la bande originale du film de Bava est composée par Ennio Morricone, ce qui n’est pas un détail pour la suite de notre dossier…

Dans les années 70, il y a bien cette série TV de Chabrol et Buñuel – tiens, encore un Surréaliste -, adaptation fidèle au feuilleton, à la fois réaliste et fantastique, mais la « franchise » s’essouffle et n’est-ce qu’une coïncidence – un Surréaliste le Buñuel, oui, mais en plus un Surréaliste naturalisé mexicain – si c’est au Mexique que notre Grand Méchant va continuer sa vie secrète comme héros de comic book ?!? J’en perds mon latin que je n’ai jamais eu, mais une chose est sûre : de 1973 à 1981, Fantomas la Amenaza Elegante, Fantômas la Menace Élégante, a bien fait kiffé les petits Mexicains… Bon, je n’irais pas jusqu’à émettre l’hypothèse que Fantômas leur a inspiré le style « lucha libre » (catch mexicain). En tous cas, ils ont un truc avec les masques et les collants là-bas…

Voilà, on est maintenant au début des années 80, et, après le coup du catcheur mexicain, notre Fantômas hexagonal a l’air bien mal en point, on lui a pété les deux jambes et laissé pour mort dans une voie de garage sans issue… C’était sans compter sur le producteur français Thomas Langmann, qui a un projet d’adaptation dans les tiroirs depuis 2003, mais c’est en voyant The Dark Knight (2008), le chef d’oeuvre de la franchise Batman, qu’il comprend que, Fantômas, il lui en faut dans le caleçon, ça devra pas être une tapette avec des mouchoirs en dentelle comme Romain Duris dans un Arsène Lupin (2004) qu’il vaut quand même mieux oublier. Alors, qui dit « lourd » en France dit ? Christophe Gans à la réalisation, Vincent Cassel en méchant et Jean Reno en policier !!! Plutôt alléchant, mais après de nombreuses réécritures, Vincent Cassel abandonne le navire, Gans cherche d’autres films à ne pas réaliser, et Jean Reno… ben, Jean Reno, quoi.

Fantômas reprend du service grâce à Mike Patton

Après le succès des adaptations avec Louis de Funès et Jean Marais, le personnage était plongé dans un coma artificiel. Mais, c’était sans compter un autre génie du crime : l’américain Mike Patton, chanteur, musicien, compositeur et producteur qui terrorise l’industrie musicale depuis le début des années 1990 à travers les disques sans compromis de son label Ipecac Records, ses groupes expérimentaux (Faith No More, Mr Bungle, Peeping Tom, Tomahawk) et autres collaborations ravageuses (The Dillinger Escape Plan, Björk, John Zorn, Mondo Cane, Masami Akita). En 1998, il sort notre Fantômas national de la has-beenitude en le choisissant comme nom et personnage emblématique du super-groupe qu’il vient de fonder avec Dave Lombardo (Slayer), Buzz Osborne (Melvins) et Trevor Dunn (Mr.Bungle). Le choix est loin d’être anodin…

Tout d’abord, et le livret du premier album le prouve, Patton superpose la figure de Fantômas et celle de Diabolik, son alter ego italien dont Bava a réalisé l’adaptation cinéma, aidé de Morricone à la musique, l’idole de Mike Patton. D’ailleurs, la pochette de l’album est une affiche mexicaine de Fantômas ! Quelqu’un peut-il m’expliquer cette nouvelle coïncidence ??? Ensuite, le très avant-gardiste Patton voit dans les films d’André Hunebelle une technologie-gadget low-fi d’un exotisme vintage typiquement frenchie (la Citroën DS qui se transforme en avion ou encore les ordinateurs oblongs dont s’est sans doute inspiré Jonathan Ive pour dessiner le premier iMac). Et à part la musique populaire italienne, il n’y a rien que notre Mikie affectionne plus que la culture française… Je vous jure, il y a tout juste un an, il reprenait La chanson de Jacky de Brel sur un 2 titres des Secret Chiefs 3 (Traditionalists, avec Trey Spruance). Et un jour, je le vois sur scène reprendre une chanson de Gainsbourg dans un français impeccable, deux heures après on le croise dans une brasserie à 20 mètres de l’Élysée-Montmartre, il mange seul à une table et juste derrière lui, sur le mur, un portrait de Serge ! Hé ben, il a posé avec nous pour la photo, mais pas devant Gainsbourg, « c’est un trop grand Monsieur » qu’il a dit…. Enfin, revenons à nos boucs cornus, si Fantômas s’inscrit dans la lignée des feuilletonistes du XIXe siècle, les volumes du roman avaient été initialement dictés par Marcel Allain et Pierre Souvestre à l’aide d’un dictaphone, imposant en ce début de XXème siècle un style nouveau et débridé qu’avaient d’ailleurs loué les Surréalistes dans le cadre de leurs recherches sur l’écriture automatique. Patton, en amoureux du Surréalisme, a bien compris que Fantômas incarne à la fois une poétique fantastique « fin de siècle » héritée du Romantisme noir (le dandy décadent et sataniste), l’esthétique naissante du film noir (intrigues policières tortueuses et sombres) et une certaine tendance futuriste européenne (courses-pousuites effrénées épuisant toutes les ressources mécaniques : automobile, train, paquebot, avion-fusée…) qui se matérialise d’ailleurs à la même époque dans le procédé d’animation mécanique des cartoons.

Fantômas : Du feuilleton belle époque au cartoon métalFantômas : Du feuilleton belle époque au cartoon métalFantômas : Du feuilleton belle époque au cartoon métal

Le Fantômas de Patton, Lombardo, Osborne et Dunn revendique donc cet héritage et en pousse la logique jusqu’au bout : chaque album du quartet californien sera une oeuvre d’expérimentation mécaniste et bruitiste explorant un genre et un format – un fond et une forme – particuliers. Fantômas (Amenaza al Mundo) (1999), l’album éponyme, est composé de 30 pièces souvent inférieures à 2 minutes, répertoriées sous forme de livre et de pages, chaque morceau figurant une page d’un roman-photo ou d’un comic book de science-fiction. Comme en passant d’une case à l’autre ou d’une séquence à l’autre d’un livre illustré, de l’attente glauque sous le réverbère au carambolage ponctué de tirs de mitraillette, l’auditeur passe par des états antagonistes. Les borborygmes de Patton évoquent à merveille les onomatopées graphiques dans les bulles, tandis que le monstre rythmique sort de l’ombre des cymbales pour pilonner du marteau-piqueur. Telle une vieille tronçonneuse rouillée, la guitare crunchy et tonitruante poursuit la sourde basse qui, de sa profonde reverb, semble difficilement s’extirper d’un surf trip de trente ans sous acides. Quelle claque rétro-futuriste ! Avec The Director’s Cut (2001), le groupe s’éloigne un peu de la musique expérimentale pour rendre hommage et transfigurer 15 musiques de films de genre écrites par des virtuoses tels Mancini ou Morricone. De Wegener à Lynch, en passant par Polanski, Coppola, ou encore Charles Laughton, le groupe revisite des classiques du cinéma fantastique, démontrant au passage que Mike Patton est le seul compositeur de musiques actuelles à travailler presqu’essentiellement à partir des genres cinématographiques. Delìrium Còrdia (2004) est quant à lui un OVNI d’un autre genre : il s’agit d’un album composé d’un seul titre de 74 minutes, l’épopée sonore interne et externe d’un accidenté dans le service de chirurgie d’un hôpital. Les impressionnantes photographies du livret, tirées de la série The Sacred Heart du photographe Max Aguilera-Hellweg, montrent la chair béante et les organes exhibés à l’éclairage clair-obscur d’une chirurgie interlope et de ses savants fous atteints du « God Syndrome ». Le quatrième album, Suspended Animation (2005), revient aux formats courts avec 30 pièces entre comptines et jeux étranges, chacune constituant une journée et une raison de fêter le mois d’avril 2005, l’album formant un calendrier sonore cartoonesque illustré visuellement par l’artiste japonais Yoshitomo Nara et ses animes enfantins. Mais, vous l’aurez compris, c’est au Director’s Cut et à ses détournements de classiques du cinéma fantastique que l’on va s’intéresser pour clore ce dossier sur Fantômas, notre génie de l’artifice et du travestissement.

The Director’s Cut : l’hommage d’un génie du mal aux films de genre

Comme vous pouvez le constater, notre « super-villain » national, notre Joker encagoulé, que dis-je !, notre Magnéto en collants a bel et bien été sauvé par un Américain adepte des mélanges, mais à l’instinct infaillible. Certes, on pourrait en dire autant de Christophe Gans, l’homme est capable du meilleur dans le pire… Mais aussi du pire dans le meilleur. Il ne faut donc sans doute pas regretter que Fantômas passe à la postérité sans passer par la case blockbuster en costumes !

Outre l’inénarrable Mr Bungle que j’ai eu la chance de voir en live avant la scission du groupe, j’ai vu deux fois Fantômas en concert à Paris, une fois dans le minuscule Café de la Danse en 1999 (je pouvais toucher la cymbale de Lombardo =), la seconde à l’Elysée-Montmartre en 2001 pour la sortie du Director’s Cut ! J’ai pris une claque que je n’oublierai jamais, car ce soir-là j’ai vraiment compris que l’amour du cinéma de genre trouvait son prolongement naturel dans la méta-musique de l’insaisissable Patton. La brutalité débridée du Parrain, la lourdeur répétitive et artificielle du Golem, la douce mélancolie et le classicisme hollywoodien de Henry Mancini, le riff de tuerie de Cape Fear qui évoque un De Niro psychopathe dans ses meilleurs jours, l’extraodinaire Rosemary’s Baby – ma préférée – qui transcende le thème original pour célébrer l’union contre-nature de l’innocence et de la perversité, la noirceur satanique du trash metal au service de la lithurgie antéchristique dans The Omen, l’érotisme mystérieux de Laura Palmer et du carnaval lynchéen, l’hommage très 70’s au maître des genres, Ennio Morricone, dont Patton a par la suite produit un disque… Il y a vraiment du beau monde ! Pour finir de vous en persuader, jetez un coup d’oeil aux pistes de ce sublime album de reprises que je vous recommande d’acheter, car c’est un incontournable pour tout amateur de cinéma fantastique !

  1. The Godfather (réalisé par Francis Ford Coppola, musique composée par Nino Rota)
  2. Der Golem (réalisé par Paul Wegener, musique composée par Karl Ernst Sasse)
  3. Experiment in Terror (réalisé par Blake Edwards musique composée par Henry Mancini)
  4. One Step Beyond (série créée par Merwin Gerard, musique composée par Harry Lubin)
  5. Night of the Hunter [remix] (réalisé par Charles Laughton, musique composée par Walter Schumann)
  6. Cape Fear (réalisé par J. Lee Thompson, remake par Martin Scorcese, musique composée par Bernard Herrmann)
  7. Rosemary’s Baby (réalisé par Roman Polanski, musique composée par Krzysztof Komeda)
  8. The Devil Rides Out [remix] (réalisé par Terence Fisher, musique composée par James Bernard)
  9. Spider Baby (réalisé par Jack Hill, musique composée par Ronald Stein)
  10. The Omen (Ave Satani) (réalisé par Richard Donner, musique composée par Jerry Goldsmith)
  11. Henry : Portrait of a Serial Killer (réalisé par John McNaughton, musique composée par Robert McNaughton)
  12. Vendetta (série créée par Tudor Gates, musique composée par John Barry)
  13. Untitled (le 13 étant porte-malheur, pas de titres correspondant à cette piste)
  14. Investigation of a Citizen Above Suspicion (réalisé par Elio Petri, musique composée par Ennio Morricone)
  15. Twin Peaks : Fire Walk with Me (réalisé par David Lynch, musique composée par Angelo Badalamenti)
  16. Charade (réalisé par Stanley Donen, musique composée par Henry Mancini)

Sachez en outre que l’album a été entièrement rejoué et enregistré live en 2011, puis édité en CD et DVD. Retrouvez ici tous les titres plus quelques surprises :

Pour un meilleur son et un aperçu plus large de l’oeuvre de Fantômas, retrouvez-les au Festival de jazz de Montreux, avec Terry Bozzio en l’absence de Dave Lombardo :

VIXIV