Univers sale, des débuts difficiles

Le studio Universal a été créé en 1912 dans la Grosse Pomme par Carl Laemmle Père sous le nom d’Universal Film Manufacturing Company. L’idée était alors de pouvoir rester indépendant face au monopole du mastodonte Edison.
En 1915, direction L’os en gelée pour ouvrir des studios gigantesques, ce qui va littéralement devenir une ville dans la ville. Irving Thalberg sera nommé responsable de la production et deviendra plus tard l’un des plus grands producteurs hollywoodiens.
Les premières productions du studio étaient des westerns à petits budgets destinés aux rednecks de l’Amérique profonde. Dans les années 1920, le studio va prendre le nom d’Universal Pictures Company et décide de se lancer dans des productions plus ambitieuses : plus coûteuses et de meilleure qualité. Il en ressortira notamment Le Fantôme de l’Opéra en 1925 qui rencontra un succès colossal. Malheureusement, certains films de cette époque n’ont pas eu le même succès, ce qui représenta un véritable gouffre financier pour le studio.
C’est le début d’une mauvaise passe pour Universal : Irving Thalberg a foutu le camp pour la MGM, Laemmle le fondateur est poussé dehors. En 1929, c’est son fils Carl Laemmle Junior qui va prendre la direction du studio pour tenter de le remettre à flot et de le moderniser à seulement 21 ans. Une patate chaude en pleine crise économique. L’arrivée du cinéma parlant sera salutaire. Quand les autres studios se concentrent sur les westerns et les comédies musicales, Laemmle Jr, lui, fera appel aux monstres. Le premier sera Dracula (1931), premier film fantastique parlant de l’histoire du cinéma, avec l’excellent Bela Lugosi. Le succès du film sera tel que les dettes d’Universal seront entièrement épongées. Ils ont dès lors compris qu’ils tenaient quelque chose. Dracula, Frankenstein, La Momie, L’Homme Invisible et La Fiancée de Frankenstein. En 5 ans sortiront 5 films majeurs du cinéma fantastique, 5 films fondateurs qui feront de ces monstres des personnages mythiques et immortels.

Les films fondateurs en détail

Ce succès s’explique également par la présence de nombreux talents au même moment. Le grand Tod Browning à qui l’on doit également le génial Freaks réalisera le premier Dracula (qui est loin d’être son meilleur, nous verrons ensuite pourquoi). Le très prolifique James Whale nous livrera Frankenstein, L’Homme Invisible et La Fiancée de Frankenstein. Whale est européen et ramène dans ses bagages l’expressionnisme allemand. Pour info, l’expressionnisme était une réaction à l’impressionnisme français à travers une forme très agressive. C’est la projection d’une subjectivité qui tend à déformer la réalité pour inspirer au spectateur une réaction émotionnelle. Les représentations sont souvent fondées sur des visions angoissantes, déformant et stylisant la réalité pour atteindre la plus grande intensité expressive. Celles-ci sont le reflet de la vision pessimiste que les expressionnistes ont de leur époque. Les oeuvres expressionnistes mettent souvent en scène des symboles. Merci Wikipédia.
Karl Freund, directeur photo du Metropolis de Fritz Lang et du Dracula de Browning réalisera La Momie. Ceux qui auront le plus participé à inscrire ces créatures dans l’inconscient collectif sont John Fulton, le responsable des effets spéciaux, notamment sur L’Homme Invisible et Jack Pierce, légende du maquillage de cinéma, qui aura donné vie à toute cette parade monstrueuse. Quand tu penses à Frankenstein cher lecteur, tu as forcément la tronche de Boris Karloff qui te vient à l’esprit et c’est grâce au boulot incroyable de Pierce. Finalement les véritables stars de ces films ne sont pas les acteurs mais bel et bien les personnages qu’ils incarnent avec brio.

DRACULA (1931) de Tod Browning avec Bela Lugosi

Synopsis : Renfield, chargé de conclure une transaction immobilière avec le comte Dracula, se rend dans son château des Carpates, où l’aristocrate, qui s’avère être un vampire, va l’hypnotiser pour le mettre sous ses ordres. Débarqué en Angleterre, Dracula ne tarde pas à créer de nouveaux semblables parmi la société locale en commençant par la jeune Lucy, fille du directeur de l’asile…

Le rôle titre devait à l’origine être tenu par Lon Chaney Sr “l’homme aux 1000 visages” mais décéda peu avant le tournage. Son remplaçant était tout trouvé : Bela Lugosi. Celui-ci incarnait le vampire à Broadway. Il devînt une star du jour au lendemain. Ce qui fait défaut à ce Dracula, c’est sa mise en scène directement adapté de la pièce de théâtre et non du roman de Stoker, une mise en scène molle et sans rythme. Il y a beaucoup de longueurs, de plans fixes et de tirades interminables. Malgré ce défaut presque rédhibitoire, la photographie de Karl Freund est superbe, la prestation de Lugosi magistrale et l’atmosphère glaciale à souhait où l’érotisme se mêle sans complexe au macabre. Le Dracula de Browning a certes des défauts mais restera un grand classique du genre.

FRANKENSTEIN (1931) de James Whale avec Boris Karloff

Synopsis : Henry Frankenstein, un jeune savant, veut créer artificiellement la vie. Il façonne un corps humain à partir de morceaux de cadavres. Mais au lieu de lui procurer un cerveau sain, son assistant, Fritz, lui fournit celui d’un assassin.

Lugosi s’était vu proposé le rôle de la créature mais l’idée de s’enlaidir le rebutait. Il a donc laissé sa place au monumental Boris Karloff. Celui-ci incarne le rôle à la perfection magnifié par le maquillage réalisé par Pierce.
Le titre du roman original est Frankenstein ou le Prométhée moderne. Dans la mythologie grecque, Prométhée est un Titan. Il est surtout connu pour avoir créé les hommes à partir de restes de boues transformées en roches, ainsi que pour le vol du “savoir divin” (le feu sacré de l’Olympe) qu’il rendit aux humains. Courroucé par sa ruse, Zeus le condamna à avoir le foie dévoré par un aigle chaque jour jusqu’à la fin des temps enchaîné sur le mont Caucase. Ce parallèle avec la mythologie est parfaitement retranscrit dans le film. On y voit un homme tenter de sortir de sa condition naturelle d’être humain pour se prendre pour Dieu en voulant créer la vie. Et comme pour le mythe de Prométhée, le retour de bâton est inévitable et fait mal. Cette histoire traite également de la peur de la différence et de l’inconnu et nous permet dans une certaine mesure de remettre en question notre rapport à l’autre. Whale réalisera une suite quelques années plus tard (La Fiancée de Frankenstein) qui surpassera cependant nettement celui-ci.

LA MOMIE (1932) de Karl Freund avec Boris Karloff

Synopsis : En 1921, sur le site de Thèbes, des archéologues du British Museum découvrent un sarcophage contenant la momie d’Imhotep, prêtre de l’ancienne Égypte embaumé vivant pour être tombé amoureux de la princesse Ank-Souh-Namun, en dépit de l’interdit. Ramené à la vie par accident, Imhotep s’enfuit en emportant le parchemin de Thot, qui permet de ressusciter les morts. Onze années plus tard, Imhotep, sous le nom de Ardath Bey, indique aux membres d’une nouvelle expédition l’emplacement de la tombe d’Ank-Souh-Namun. Persuadé qu’ Helen Grosvenor, fille du gouverneur du Soudan, est la réincarnation de la princesse, prêt à tout pour conquérir le cœur de celle qu’il aime, il terrorise les membres de l’expédition.

Ce film s’appuie sur des faits réels. Dans les années 1920, le tombeau de Toutankhamon est découvert intact avec une inscription d’avertissement à l’entrée. Par la suite, plusieurs personnes ayant participé aux fouilles ou aux recherches sur les découvertes moururent les unes après les autres. Cette version originale du film tend vers un récit plutôt romantique et dramatique. Imhotep est dévoré par l’amour qu’il porte à sa dulcinée et est prêt à tout pour le retrouver. Le tout avec très peu d’effets et beaucoup de sobriété. Le génial Karloff joue ici un rôle double, avec et sans maquillage et toujours avec autant de charisme. C’est un scénario original écrit par le scénariste de Dracula. On peut affirmer sans problème qu’il s’en est (malheureusement) fortement inspiré, les deux histoires sont très similaires. Comme pour Dracula, La Momie souffre également d’une mise en scène assez molle ce qui rend le film, malgré sa durée très courte et quelques atouts, plutôt ennuyeux. Cela n’a pas empêché le studio de lui apporter de nombreuses suites et remakes.

L’HOMME INVISIBLE (1933) de James Whale avec Claude Rains

Synopsis : Jack Griffin, un scientifique obnubilé par son travail, a réussi la prouesse de devenir invisible grâce à une formule qu’il a inventée. Le problème, c’est qu’il n’arrive pas à inverser les effets. À la recherche obsessionnelle d’un antidote qui lui redonnera son apparence normale, Griffin se réfugie alors dans l’auberge d’un petit village isolé pour y travailler. Mais le comportement de cet homme invisible change, il devient fou, agressif, et épris d’une terrifiante envie de pouvoir…

L’Homme Invisible est dans la droite lignée de Frankenstein. Un monstre en butte à une société de bêtise et de terreur. Les effets spéciaux de John Fulton sont vraiment audacieux pour l’époque et parfaitement maîtrisés. Nous ne verrons le visage de Claude Rains, l’acteur principal qu’à la dernière minute. Tout son jeu est basé sur une gestuelle et surtout une voix et un rire à vous glacer le sang ce qui donne toute son ampleur à la folie qui habite son personnage le Dr Griffith. Whale nous interroge dans ce film sur les plus bas instincts de l’âme humaine… Que feriez-vous si vous aviez le pouvoir…?

LA FIANCÉE DE FRANKENSTEIN (1935) de James Whale avec Boris Karloff

Synopsis : Lord Byron, un soir d’orage, s’entretient avec les Shelley. Mary va leur raconter la suite de l’histoire de la créature de Frankenstein. Réfugiée dans les souterrains d’un moulin, la créature n’a pas succombé lors de l’incendie du laboratoire par les villageois révoltés. Capturé par des paysans, le Monstre parvient à s’enfuir, en semant la terreur autour de lui et trouve refuge dans la demeure d’un vieil ermite aveugle, qui lui apprend à parler. Pendant ce temps, Frankenstein reçoit la visite de l’étrange docteur Pretorius qui lui propose de créer une femme, et donner une compagne au Monstre. Il refuse, mais Pretorius, qui a trouvé et recueilli le Monstre, parvient à faire changer d’avis son collègue en faisant enlever sa femme, Elizabeth. Soumis, Frankenstein accepte. Dans leur laboratoire, les deux savants unissent leurs efforts et exposent le corps de leur création au Feu du Ciel. La « fiancée » ouvre enfin les yeux, mais rugit de terreur face au Monstre. Désespéré et fou de rage, ce dernier laisse s’enfuir le couple Frankenstein, puis fait sauter le laboratoire, s’ensevelissant avec la compagne qu’on lui destinait, et le docteur Pretorius.

Ce film est celui qui donne le plus de profondeur au personnage du monstre. Il est ici doté de sentiments humains, allant bien au-delà du monstre sanguinaire, avec notamment l’une des plus belles scènes du cinéma, la rencontre du monstre avec l’aveugle. Ne pouvant le voir sous sa repoussante apparence, l’aveugle l’accueille comme un ami et lui fait découvrir quelques plaisirs simple de la vie. La créature quitte son mutisme pour s’essayer à quelques balbutiements avant de finalement prononcer des phrases complètes. La mise en scène de Whale est grandiose. Il y a de nombreux rebondissements qui présentent à la fois une créature anthropomorphe et déshumanisée et oscillent entre humour noir et terreur. Parmi cette sélection, La Fiancée de Frankenstein est sans doute le plus réussi.

CONCLUSION

Tous ces films sont des éléments fondateurs, ils ont marqué au fer rouge l’histoire du cinéma et plus particulièrement du cinéma fantastique. Ces monstres ont été usés jusqu’à la corde en suites innombrables et all-stars movies qui les voyaient s’associer entre eux. Encore aujourd’hui les monstres continuent d’inspirer les réalisateurs. Dracula Year Zero de Gary Shore (confié au départ à Alex Proyas qui a abandonné le projet…dommage) revisitera la genèse du mythe de Dracula et une nouvelle version de Frankenstein avec Daniel “Harry Potter” Radcliffe dans le rôle d’Igor l’assistant du professeur est en préparation.

FONZI