Synopsis

Tout commence avec une nouvelle drogue qui décuple les capacités sensorielles et cognitives de celui qui s’y risque. Baptisée « Soy Sauce » (« Sauce Soja ! ») du fait de son aspect liquide et noir, cette drogue permet aux initiés de voyager entre diverses dimensions – temps, espace, autres mondes – dans lesquelles s’abolissent les frontières entre la vie et la mort, l’illusion et la réalité, l’humain et les démons… Rapidement, il semble que cette drogue soit le vecteur d’une invasion d’outre-monde dont la Terre ne se relèvera pas sans l’aide d’un héros ! Malheureusement, c’est John et Dave qui vont se coltiner le job… Deux post-pubères sans grande ambition qui ont lâché la fac pour se concentrer sur leur descente de bière. Seront-ils capables de sauver l’humanité du péril qui la menace ? A priori, non.

La critique

John Dies At The End de Don Coscarelli (2012) | Critique
John Dies At The End de Don Coscarelli (2012) | Critique

J’étais curieux de découvrir ce film au titre démystificateur tant il semble nous dire : tout ceci n’est que du cinéma, la vérité est ailleurs… Le prologue du film – 2 minutes montre en main – est très réussi et contient les ingrédients qui seront mélangés par la suite : une logique opaque qui semble nous échapper, un sens de l’absurde hérité de la série B, une voix off juvénile et blasée évoquant les personnages de Donnie Darko (2001) de Richard Kelly, le Brick (2006) de Rian Johnson ou même leur illustre aîné, Blue Velvet (1986) de David Lynch, bref ces « after school thrillers » crypto-barrés qui réinvestissent les codes du film noir. Si vous raffolez d’une telle recette, jetez-vous sur ce film, mais si les errements scénaristiques ou l’humour gras vous laisse un arrière-goût fumeux dans la bouche, passez votre chemin !

John Dies At The End de Don Coscarelli (2012) | Critique
John Dies At The End de Don Coscarelli (2012) | Critique

Bon, pour ceux qui sont restés, sachez que ce film contient en fait de nombreuses et subtiles saveurs : références aux Griffes de la Nuit (1984) de Wes Craven et à son univers cauchemardesque (la poignée de porte en bite, le monstre de viande…), clins d’oeil à la SF des années 50-60 (Plan 9 from Outer Space) dans un esprit très Mars Attacks ! et Men in Black,parallèles avec L’échelle de Jacob (1991), ton décalé hérité des Monty Pythons, codes du film noir détournés par une absurdité existentielle confinant au fantastique, tels que s’y employaient déjà les frères Coen dans Barton Fink (1991) ou The Big Lebowski (1998)…

John Dies At The End de Don Coscarelli (2012) | Critique
John Dies At The End de Don Coscarelli (2012) | Critique

C’est très bien tout ça, me direz-vous, mais qu’en est-il de cette histoire qui semble abracadabrante au premier abord ? Hé bien, j’avoue que durant une bonne partie du film j’étais partagé entre cette agréable sensation d’étrangeté onirique et le sentiment de ne pas du tout comprendre où le réalisateur voulait en venir. En effet, en découvrant le film, on cherche d’abord à rationaliser tout ça en ayant bien entendu recours à la logique conventionnelle héritée du système carcéralo-scolaire et des passionnants cours de sciences de Mr. Finiopipi, du style 1+1=2… Mais, on se rend bien compte que quelque chose cloche, qu ‘un homme à qui on a coupé la tête ne peut reconnaître la hache qui l’a décapité, qu’un personnage ne peut pas être mort puis à nouveau vivant, qu’un homme avec une balle dans la tête devrait perdre son sens de l’humour, qu’une bombe nucléaire devrait quand même faire exploser une porte blindée… Et j’en passe ! Pourtant, lorsqu’on revisionne le film, le scénario paraît clair et aller droit au but. La crédibilité « scientifique » semble donc moins intéresser Coscarelli et Pargin que la crédibilité scénaristique, mais peut-on vraiment dissocier les deux ? La vraisemblance au cinéma est-elle si importante ? Je laisse à chacun le soin de se faire son opinion…

John Dies At The End de Don Coscarelli (2012) | Critique

L’important pour moi, c’était d’abord l’interprétation de Paul Giamatti, en outre co-producteur du film et qui est depuis une dizaine d’années de tous les bons plans du cinéma indépendant américain, à l’instar de l’excellent Cold Souls (2009) de Sophie Barthes, sorte de conte philosophique d’anticipation où il tient le premier rôle, ou bien le dernier Cronenberg, Cosmopolis (2012), dans lequel son potentiel de méchant ravagé du plafond crève l’écran, ou encore, pour ce qui est des blockbusters qui s’inspirent des réussites du cinéma indé, la suite de The Amazing Spider Man qui sortira en 2014 et où il incarnera l’ennemi mortel de Peter Parker : un Rhino brutal et dangereux. Mais, plus largement, John Dies at the End est bel et bien gâté par la qualité de ses seconds rôles : le charismatique Clancy Brown en mage un peu gourou, l’inquiétant Doug Jones en incarnation alien et, surtout, le personnage du shérif à la fois désabusé et allumé, incarné par Glynn Turman. Par contraste, Chase Williamson (Dave) et Rob Mayes (John), inconnus au bataillon et du haut de leur vingtaine tardive, tranchent avec ces seconds rôles de quarantenaires souvent vus au cinéma. Si ce paradoxe crée des inégalités dans le jeu des acteurs, il crée aussi – en tous cas chez moi – ce sentiment de connivence et d’immaturité rafraîchissante : c’est le principe du teenage movie appliqué dans un film qui n’en est pas un, car John Dies at the End est avant tout un film somme, hommage foisonnant et malin à la série B de genre hollywoodienne et à ses multiples formes. Résultat : si Dave et John sont en décalage avec leur environnement 1.0 (le monde des adultes, le monde « normal »), en revanche la consommation de la Soy Sauce – quand elle ne tue pas – les rend parfaitement adaptés au monde 2.0 : celui des paradoxes spatio-temporels einsteiniens, des apories de la physique quantique et autre matière noire d’origine extra-terrestre.

John Dies At The End de Don Coscarelli (2012) | Critique

Je m’explique… Prenez John : très tôt dans le film, après sa première prise de Soy Sauce, il est déclaré cliniquement mort ; pourtant, il communique à travers un sandwich avec son meilleur pote avant de revenir à la vie suite à une mystérieuse intervention canine et tient ensuite son rôle jusqu’à la fin du film. N’est-il qu’une projection du désir de Dave que son pote soit toujours en vie – hypothèse posée par la surprenante fin du film – ou bien est-il à la fois mort et vivant comme dans la célèbre théorie quantique du chat de Schrödinger (comme pour le chat dans sa boîte, le décès de John n’a pas été constaté par Dave avant de s’enfuir du commissariat) ? De même, le monstre capturé chez John et que Dave montre à Arnie Blondestone (le journaliste, joué par Giamatti) n’est visible qu’aux yeux de Dave, mais en suivant ses indications, en cessant l’observation directe, en regardant à côté, le monstre apparaît bel et bien en périphérie du champ visuel d’Arnie ! Cette drôlatique interprétation de l’expérience des fentes de Young et de ses implications quantiques montre à quel point le film détourne les références scientifiques pour les transformer en vecteurs d’étrangeté logique et de comique pop. Autre occurrence que je ne développerai pas pour ne pas spoiler : la théorie selon laquelle de chaque choix, chaque action, chaque événement advenu, deux univers distincts naissent et co-existent dans des dimensions différentes… Par exemple, un univers dans lequel John est mort existerait en parallèle d’un univers dans lequel John est vivant. Cette théorie, vertigineuse intellectuellement mais encore peu partagée par une communauté scientifique conservatrice, est en partie réinvestie par le film de Coscarelli.

John Dies At The End de Don Coscarelli (2012) | Critique

Dès lors, on comprend que la principale qualité du film n’est pas sa limpidité factuelle, mais plutôt son désir à la fois puéril et généreux de transgresser la réalité hiérarchisée et compartimentée  imposée par la société, par l’école, par l’institution. En ce sens, Arnie emblématise ce rapport à la connaissance : il est le journaliste, celui qui enquête, qui fait avancer la connaissance, et au cours du film il passe de l’état de celui qui sait – ou qui croit savoir – à celui qui, en découvrant la nature de la réalité mise en évidence par la Soy Sauce, découvre qu’il ne sait rien sur rien, en particulier sur lui même. Comment ne pas y voir une réflexion sur la science qui « recule » dans ses connaissances à chaque fois qu’elle fait une découverte majeure ? Hé oui… Car chaque grande révolution scientifique rend obsolète le savoir pré-existant et rend un peu plus visible l’abîme de notre ignorance. Coscarelli s’offre donc au passage une chronique générationnelle sur les digital natives et le monde virtuel qu’ils contribuent à faire advenir, celui dans lequel l’immédiateté, la superposition des états ou l’intrication quantique seront rendus peu à peu possibles à l’échelle humaine grâce à l’hybridation bio-technologique – dans le film l’absorption irréversible de la Soy Sauce. Ce que les sociétés dites « archaïques » recherchaient dans le monde du rêve et l’éveil de la conscience à l’aide de psychotropes, les sociétés dites « avancées » le réaliseront à travers la soumission à une monstrueuse entité omnisciente faite de câbles sous-marins, de composants électroniques made in China et de ventilateurs ! Korrok, métaphore de l’Internet ?

VIXIV