Avec

 Ivan Massagué, Zorion Eguileor, Antonia San Juan

Année :

 2020

Pays :

 Espagne

Durée :

 94 min

Genre :

 Science-Fiction, Horreur

Production :

 Basque Films, Latido Films

La sentence
 
Percutant
Bande-annonce de La Plateforme

La Plateforme est un film espagnol sorti relativement discrètement sur la plateforme Netflix en 2020 pendant le premier confinement. Entre science-fiction et horreur, ce film-concept est un huis-clos nous enfermant avec ses différents protagonistes au coeur d’une prison d’un nouveau genre et usant d’une forme de torture des plus cruelles.

Goreng, le personnage principal de ce film brillamment interprété par Ivan Massagué est incarcéré à sa demande suite à une sorte d’entretien d’admission avec un agent de l’administration. Il n’a aucune idée de ce qui l’attend par la suite et en tant que spectateur, nous ne savons rien sur le pourquoi de cette auto-incarcération tant désirée. Goreng se réveille dans cette prison verticale avec un co-détenu plus qu’inquiétant déjà enfermé depuis plusieurs mois. Chaque cellule est identique et extrêmement sommaire. Au centre de la pièce, un trou rectangulaire qui laisse entrevoir l’infinité de niveaux qui composent cette prison. Une fois par jour, une plateforme avec de la nourriture descend dans les étages à travers cette ouverture centrale. La nourriture se vide au fur et à mesure que la plateforme descend, ce qui pousse les détenus des étages inférieurs à commettre toutes sortes d’immondices pour survivre. Chaque mois, les binômes changent d’étage et peuvent se retrouver dans les hautes sphères et manger plus que de raison ou dans les profondeurs et mourir de faim.

Différentes inspirations viennent en tête. On pense d’abord au film Cube de Vincenzo Natali avec ces gens choisis au hasard piégés dans un lieu indéterminé tentant d’échapper à la mort. On retrouve cette même ambiance froide et morbide bien appuyée par l’image et le son.

Goreng (Ivan Massagué)

J’ai cru au départ que ce film était une adaptation en long-métrage du court de Denis Villeneuve Next Floor, mais il n’en est rien. Next Floor est une pépite multi-récompensée réalisée en 2008. Dans ce court- métrage, des convives mangent autour d’une table, servis par plusieurs majordomes. Le plancher craque au fur et à mesure que les convives se nourrissent, ce qu’ils font de manière frénétique et outrancière. La partie du plancher soutenant la table et les convives s’effondre, envoyant ceux-ci à l’étage du bas, couverts de poussière. Après une brève hésitation, les convives continuent à littéralement se goinfrer. Le plancher cède à nouveau et une réaction en chaîne empêche désormais la table de se stabiliser. Ce court métrage peut être interprété comme une vision altermondialiste du néolibéralisme, les majordomes représentants le prolétariat travaillant à fournir sans cesse les convives-bourgeois, qui s’engraissent frénétiquement sans trop se poser de question. Tout le monde entretient ainsi la boucle du capitalisme, qui débouche inévitablement sur des crises successives ne pouvant mener qu’à la chute des bourgeois. (Source : Wikipédia). Pour ceux que cela intéresse, le film est disponible au visionnage sur ce site : http://www.nextfloor-film.com/

Snowpiercer, l’excellent film de Bong Joon-Ho sorti en 2013 et adapté de la bande-dessinée du même nom semble être également une influence plus ou moins directe pour le côté “social” et “lutte des classes” si présent dans ce dernier. Cet aspect est peut-être moins évident dans La Plateforme mais constitue pourtant bien l’une des composantes du scénario. Les différents personnages rencontrés par Goreng représentent par leur personnalité certaines catégories de la population. La solidarité et le partage des ressources seraient la clé pour que tout le monde survive et mange à sa faim selon un des protagonistes mais ce film montre que les gens s’occupent avant tout de leur propre bien-être quitte à littéralement déféquer sur le voisin. Pouvoir manger à sa faim reste un des piliers de notre humanité et si cette tour représente une sorte d’échelle sociale, plus grande est cette échelle, plus les écarts se creusent.

Trimagasi (Zorion Eguileor)


Aucun antagoniste n’est clairement défini. “L’administration” plusieurs fois citée peut être vue comme une forme d’antagoniste invisible mais elle ne retire en rien le libre arbitre des détenus qui sont mis face à leurs responsabilités et font leurs propres choix dans les conditions qui sont celles de “la Fosse”. Aucun héros non plus tant ce lieu fait vriller les esprits les moins corrompus.

Cette tour est une sorte d’allégorie de la société moderne, de ses déviances, de ce qui ne fonctionne pas et qui fait courir le monde à sa perte. C’est une critique acerbe du système capitaliste et de ses ravages mais sans pour autant faire l’apologie d’un système plutôt qu’un autre. Ce film décrit en fait une forme de nihilisme et de déchéance complète de l’humanité. Le changement d’étage mensuel montre d’une certaine façon l’instabilité du système, une crise financière ou sanitaire et personne n’est à l’abri de tout perdre, hormis les ultra-riches qui sont hors catégories tout en contribuant grandement à creuser les écarts.

Certaines questions restent en suspens et c’est là l’une des forces de ce long métrage. Donner suffisamment au spectateur de quoi faire travailler son imagination sur les différentes temporalités liées au visionnage de ce film. Pendant le film, on imagine quel est ce lieu, où il se trouve, qui sont ces gens, pourquoi ils sont là… Et après le film vient le temps des théories sur ce que l’on vient de voir et tout est ouvert à ce sujet.

Pour répondre aux interrogations des spectateurs, Netflix a d’ailleurs diffusé une vidéo de 8 minutes expliquant les intentions du réalisateur et certaines théories :

Attention spoilers

Malgré quelques longueurs comme c’est parfois le cas sur les films-concepts, ce film est une réussite. Il est original, percutant et nous montre une fois de plus que le cinéma espagnol compte bien des talents qui mériteraient une meilleure couverture médiatique.

FONZI

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