LE CINÉMA D’EXPLOITATION ET SES STUDIOS

Pour les âmes innocentes qui ne connaîtraient pas l’expression « cinéma d’exploitation », je vous invite à faire un petit tour du côté du premier volet de notre cycle consacré au cinéma d’exploitation et à ses studios. Pour les autres, ceux qui ont fait leur puberté pendant l’âge d’or de la VHS et à qui le malveillant vendeur du vidéo club de quartier n’a pas épargné un douloureux dépucelage à sec, je vais vous parler ici d’un studio essentiel au cinéma d’exploitation des années 1970-1980, New World Pictures, et surtout de son fondateur, Roger Corman, un des inventeurs de l’exploitation et le plus important contributeur à l’histoire du cinéma de genre de tout le XXème siècle. Aujourd’hui âgé de 87 ans (!), Roger Corman est peut-être l’homme le plus prolixe et travailleur du cinéma d’hier et de demain. De 1954 à 2008, il a mis en scène 55 films et en a produit 385, sans compter les nombreux films où son rôle de producteur ou producteur exécutif ne fut pas crédité. Corman a aussi énormément écrit et joué la comédie. En tant que producteur, il a permis de faire émerger des metteurs en scène de renom tels Martin Scorsese, Ron Howard, Francis Ford Coppola, James Cameron, Peter Bogdanovich, Jonathan Demme, Allan Arkush ou encore Joe Dante. Mais Corman a aussi révélé des acteurs, et pas des moindres : en premier lieu Jack Nicholson, qu’il fit jouer régulièrement pendant plus de dix ans quand personne d’autre n’en voulait, Peter Fonda, Dennis Hopper, Robert De Niro, Charles Bronson, Sylvester Stallone ou encore David Carradine ! Malheureusement éclipsées à la fin des années 1970 par l’apparition des premiers « blockbusters », son oeuvre foisonnante et son exploration innovante des genres restent encore aujourd’hui largement sous-estimées aux États-Unis. Hé oui… Cet homme résume l’histoire du cinéma indépendant à lui tout seul !

LES DÉBUTS : ROGER CORMAN ET AMERICAN INTERNATIONAL PICTURES (1955-1970)

L’ÉCOLE DE LA RUE

Passionné de cinéma depuis son plus jeune âge, mais diplômé d’ingénierie industrielle à Stanford University, Roger Corman quitte son premier job à U.S. Electrical Motors au bout de seulement trois jours, déclarant à son patron, dubitatif : « I’ve made a terrible mistake »… Engagé à la 20th Fox Century, mais au courrier, il parvient à évoluer vers un poste de lecteur de scénario. Le premier film dont il a recommandé le script, The Gunfighter (1950), est réalisé suivant ses annotations et idées d’amélioration : il sera un gros succès pour la Fox, qui, bien entendu, ne reconnaîtra pas l’implication du jeune Roger dans cette réussite et omettra de le créditer au générique. Comprenant très vite que travailler au sein d’un grand studio ne le mènera nulle part, Corman commence à produire et réaliser ses propres films avec aucun moyens techniques ou financiers, seulement le système D, la passion et un investissement de tous les instants. Sa production prolifique et peu coûteuse intéresse très vite James H. Nicholson et Samuel Z. Arkoff, profils commercial et juridique, qui fondent American International Pictures dès 1954 pour produire avec Corman The Fast and the Furious (1955), film de courses-poursuites automobiles réalisé et joué par John Ireland.

Roger Corman et New World PicturesRoger Corman et New World Pictures

C’est donc bien la collaboration exclusive avec notre jeune touche-à-tout qui oriente dès le départ la production d’A.I.P. vers des films d’exploitation qui ciblent les jeunes en général et les « teenagers » en particulier, cette catégorie socio-économique qui n’existait pas avant la Seconde Guerre Mondiale et que la société des loisirs naissante va idéologiquement définir comme « rebelle », « révoltée » et « anti-conformiste ». De cette période prolifique de découverte de l’écriture, de la réalisation, de la production de films aux contraintes budgétaires, on retiendra la liberté radicale d’un homme qui filme à l’arrache « on location » et pas en studio, dans des terrains vagues, sur la plage ou en bord de route, sans autorisation, école de la rue qui trouvera son aboutissement technique et philosophique avec l’un des premiers road movies de l’histoire du cinéma – et premier film de bikers -, The Wild Angels (1966). Néanmoins, Corman n’est pas un rebelle autiste, c’est avant tout un réalisateur d’exploitation pragmatique dont le but final est de pouvoir produire un nouveau film avec les recettes du précédent. Par conséquent, le respect du budget et du planning initial – certains films étaient tournés en deux jours ! – est un impératif auquel il ne déroge jamais, quitte à ne jamais faire de seconde prise, à « bricoler » des solutions narratives ou visuelles peu crédibles face à un imprévu, ou encore à réutiliser le plateau d’un précédent film –The Terror et The Haunted Palace tournés la même année avec les mêmes décors. Au final, l’homme n’a jamais perdu d’argent sur près de 500 films !!! À l’exception d’un seul, on y reviendra… En tous cas, respect Mr. Corman, c’est à vous plutôt qu’à ma banque que je devrais confier mes piètres économies ! Voici pêle-mêle quelques « perles » de cette première filmographie, où se côtoient sans complexe les nanars d’aventure et leurs farouches amazones dénudées (Viking Women and the Sea Serpent, She Gods of Shark Reef, Teenage Caveman) et de véritables joyaux du cinéma d’action de l’époque (Machine Gun Kelly qui révéla Charles Bronson).

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LES ADAPTATIONS D’EDGAR ALLAN POE

Dans cette première période, il faut cependant isoler le cycle des adaptations d’Edgar Allan Poe. C’est suite au succès de House of Usher (1960), que sont tournés The Pit and the Pendulum (1961), The Premature Burial (1962), Tales of Terror (1962), The Raven (1963), The Haunted Palace (1963), The Masque of the Red Death (1964) et The Tomb of Ligeia (1964). Le succès ne se démentira pas, d’ailleurs ce sont ces films qui restent souvent associés à Roger Corman pour la postérité.

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Mais, pour formateurs qu’ils aient été, ces films vont finir par écoeurer Corman d’un cinéma de commande et de studio qui réplique sans autre forme de réflexion une formule qui marche. Si ce cycle donne à son cinéma une stature internationale et une légitimité artistique en Europe, son expression d’auteur s’y trouve fortement limitée. D’ailleurs, dans les dernières adaptations, on retrouve la tendance naturellement cabotine de Corman à introduire des éléments d’humour, voire de grotesque, dans le cadre tragique et mélancolique posé par le texte de Poe. Vous me direz : « Chassez le naturel, il revient au galop »… Certes, mais il y a surtout une envie impérieuse d’un cinéma plus « politique », davantage en phase avec les turbulences de la société américaine des années 1960. Car, vous allez le voir, notre rebelle d’Hollywood est avant tout un homme d’intégrité.

LES TENTATIVES D’UN CINÉMA DE STUDIO ENGAGÉ

Roger Corman a sans doute partagé très tôt la volonté d’émancipation morale et de jouissance sans entraves de la beat generation dans les années 1950, d’ailleurs ne pastiche-t-il pas les aspirations beatnik dans ce qui est peut-être la première comédie horrifique de l’histoire du cinéma – A bucket of blood (1959) ? Parallèlement au cycle Edgar Poe, il travaille avec son frère et plus fervent soutien, le producteur Gene Corman, sur un projet d’adaptation d’un roman publié en 1959 par son ami écrivain et scénariste Charles Beaumont. The Intruder décrit l’arrivée d’un suprématiste blanc dans une ville du sud des États-Unis, où il va tenter de cristalliser la haine envers la communauté noire et les lois émancipatrices, en particulier l’obligation pour les établissements scolaires d’accueilli les élèves de couleur. Il faut comprendre que ce livre est publié au moment même d’une lutte acharnée des Noirs pour l’application de leurs droits civiques et politiques dans les états racistes du Sud. De plus, l’African American Civil Rights Movement, de 1955 à 1968, radicalise encore davantage un Klu Klux Klan morcelé, mais dont les assassinats sont encore légion. Corman propose le projet à A.I.P., mais à son grand étonnement, et pour la première fois depuis leur collaboration, celui-ci est refusé. D’autres sociétés rejettent à leur tour le projet, mais les frères Corman ne renoncent pas, et suivant leurs convictions, vont jusqu’à hypothéquer leur maison pour pouvoir financer le film avec un budget de seulement 80 000 $. Ils offrent son premier rôle à William Shatner, le futur Capitaine Kirk de la mythique série Star Trek tournée de 1966 à 1969. Les frères Corman sont menacés pendant le tournage, lorsque la population blanche découvre que le film fait l’apologie de l’égalité raciale et dénonce les crimes racistes du K.K.K.

À sa sortie en 1962, si le film que nombreux considèrent aujourd’hui comme le meilleur métrage de Corman est bien accueilli par la presse new-yorkaise, la distribution est très difficile : le seul soutien de Pathé, qui acceptait une distribution uniquement à New-York, s’évanouit quelques temps après le lancement, obligeant Roger et Gene à distribuer eux-mêmes le film pour tout le pays. Ce film aux idées « communistes » les isole à Hollywood et leur vaut de la part du système une forte hostilité. À ce jour, en plus de cinquante ans de carrière, The Intruder est l’unique film de Roger Corman à avoir perdu de l’argent, en l’occurrence 6 000 $ qu’il récupéra bien plus tard en produisant un documentaire biographique sur Beaumont, l’auteur du livre.

Quatre ans plus tard, après ce premier « affrontement » avec le système, Corman produit et dirige The Wild Angels (1966), toujours pour A.I.P. Ce film visionnaire réalisé sur les Hell’s Angels combine motos Harley Davidson, consommation de drogue et vie hors-la-loi, ingrédients sulfureux qui feront trois ans plus tard le succès d’un autre film de bikers, Easy Rider (1969). Avec The Wild Angels, Corman libère le film de gangsters de sa dimension morale et réalise l’archétype du film moderne : une caméra en mouvement suit des personnages rebelles et minoritaires en lutte contre l’establishment. Le cinéma n’exploite plus la libération des moeurs pour en faire de l’argent, il devient le médium de la libération des moeurs. Ce film révèle Peter Fonda, la futur star d’Easy Rider et renforce le statut d’électron libre de Corman qui tourne l’année suivante le premier film sur le LSD, The Trip (1967), écrit par Jack Nicholson, avec Dennis Hopper et Peter Fonda, un film fondamental en ce sens qu’il montre la manière dont cette drogue a profondément transformé l’Amérique, vaporisant formes esthétiques orientalisantes et spiritualité païenne sur la culture américaine populaire de la deuxième moitié du XXème siècle.

Roger Corman et New World PicturesRoger Corman et New World Pictures

Malheureusement, James H. Nicholson d’A.I.P. imposera un final cut moralisateur à ce film très innovant qui crée les codes visuels des trip movies à venir. Et, lorsqu’il s’agira de se lancer dans l’aventure Easy Rider avec Peter Fonda, Columbia Pictures retirera le projet à Corman car il soutenait Dennis Hopper dans sa capacité à diriger la mise en scène – le même Hopper en arrivera d’ailleurs aux mains pour défendre ses idées face à l’équipe de production pendant le tournage. Résultat, la manne et la gloire rapportées par le plus gros succès au box-office de l’histoire du cinéma indépendant échappent à Corman, celui qui a pourtant créé les codes du road movie comme western moderne. Autre déconvenue : pour le premier film confié à Martin Scorsese, Boxcar Bertha (1972), le budget de 600 000 $ étant trop important, Corman fut obligé de solliciter l’aide de Samuel Z. Arkoff pour le financement. Le co-gérant d’A.I.P. imposa une organisation qui déplaisait à Corman qui se jura de ne jamais revivre cette intrusion des « financiers » dans la production, le montage ou la diffusion. Ce sont toutes ces difficultés, amenées à chaque fois par un film prônant les valeurs de la contre-culture, qui firent réaliser à Roger Corman que créer et développer sa propre société de production-ditribution était l’unique solution pour que son cinéma puisse à son tour s’émanciper des circuits conservateurs du pouvoir hollywoodien.

LE RETOUR À L’INDÉPENDANCE ET LA FONDATION DE NEW WORLD PICTURES : VERS UN CINÉMA D’EXPLOITATION CRITIQUE (1970-1983)

N.W.P. ET L’INNOVATION PERMANENTE

A l’orée des 70’s, les frères Corman décident donc de fonder leur propre studio, New World Pictures, afin de regagner une indépendance qu’ils avaient clairement perdu. Pour un homme qui, chez les marines, voyait déjà l’autorité comme une invitation à la révolte, l’indépendance n’avait pas de prix, et recommencer à faire des films à très faible budget pour la retrouver n’était pas seulement nécessaire, cela pouvait se révéler une véritable arme idéologique. À l’image de ce que pouvait être A.I.P. quinze ans plus tôt, et tout en demeurant le dernier distributeur national de films à faible budget, N.W.P. va peu à peu devenir LE laboratoire d’exploration des tendances, des formes et des genres audiovisuels des années 1970. Exemple avec le genre W.I.P. (Women In Prison) : Big Doll House (1971), qui résultait du désir de Corman de faire un film avec des infirmières, de la prison et de méchants Philippins (!), posa les codes du genre, codes parfaitement intégrés et repris par Jonathan Demme dans son Caged Heat (1972) :

Corman, qui produit ses premiers films avec ses économies personnelles, se voit financièrement contraint de revenir au cinéma d’exploitation de ses débuts, mais il l’envisage à présent totalement différemment. D’une part, il s’est posé la règle « morale » de ne jamais faire un film à 1 million de dollars ou plus, investissement obscène en regard des besoins des plus pauvres dans notre société et qui ne se justifie pas selon lui du point de vue artistique. D’autre part, il commence à comprendre que l’unique juge de la postérité d’un film est le public, que ce sont les fans qui confèrent une éternité et une âme à ces produits de consommation, et que l’aspect artisanal, théâtral ou imparfait de ses films est justement l’ingrédient fondamental de l’adhésion du public. Corman décide alors de faire de son pragmatisme un programme esthétique, car, à l’époque, il suit toujours des cours de comédie et apprend la technique de jeu appelée « La Méthode » (ou système Stanislavski, du nom de son créateur), en vogue dans le nouveau Hollywood en train d’émerger, en particulier à l’Actors Studio. Cette technique aux fondements naturalistes favorise l’improvisation, la recherche sur la mémoire sensorielle, le passé du personnage, le geste psychologique, mais surtout, les implications psychologiques des circonstances sur le personnage. Il réfléchit à l’application de cette technique dans la confection de ses films : le texte (le scénario, ce qu’on présente au public, les opinions exprimées par les personnages) devient le sujet du film alors que le sous-texte en est le discours, c’est-à-dire le message que veut transmettre l’auteur. Corman décide de faire de son thème le texte, un texte commercial et d’exploitation, et de son sous-texte l’idée qu’il veut délivrer. De cette façon, le public obtient ce qu’il a payé pour venir voir – des femmes vengeresses qui dégomment des Philippins à la mitraillette, par exemple -, mais le réalisateur ne renie jamais son point de vue critique, qui se manifestera dans la mise en scène. On le voit, c’est cette conception radicalement novatrice du cinéma qui fera naître de la série B d’auteur : Verhoeven, Cronenberg, Lynch, Dante, Burton, Tarantino… Ainsi, la notion de cinéma indépendant va commencer à émerger sous l’impulsion de N.W.P., devenant à la fois la conscience – et souvent, mauvaise conscience – du cinéma américain et son avant-garde créative. Sélection de treize années de films N.W.P. qui constituent l’âge d’or du cinéma d’exploitation :

Roger Corman et New World PicturesRoger Corman et New World Pictures
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LA « CORMAN FILM SCHOOL » ET L’OUVERTURE AU CINÉMA ÉTRANGER

Avec N.W.P., Corman espérait systématiser la formule d’exploitation inaugurée sous la bannière A.I.P. : faire des films à petit budget, réalisés et joués par de nouveaux talents et distribués le plus largement possible. On se rappelle qu’en 1962 il avait confié la réalisation de ses premières séquences à Francis Ford Coppola avec Battle Beyond the Sun, ainsi qu’en 1963 avec Dementia 13. De même, en 1968, il laisse sa chance à Peter Bogdanovich qui l’assiste depuis longtemps et fourbit ses premières armes sur Targets et Voyage to the Planet of Prehistoric Women. Dès 1971, N.W.P. reprend ce principe d’école de la rue et Corman demande à Jonathan Demme, le futur réalisateur oscarisé de Silence of the Lambs (1991) qui n’a alors jamais touché au cinéma, d’écrire et de produire Angels Hard as They Come, un film de bikers. Sweet Kill (1973) sera réalisé par Curtis Hanson, Caged Heat (1974) par Jonathan Demme, Cockfighter (1974) par Monte Hellman, Death Race 2000 (1975) par Paul Bartel, Fighting Mad (1976) par Jonathan Demme, Hollywood Boulevard (1976) par Allan Arkush et Joe Dante, Grand Theft Auto (1977) dirigé et co-écrit par Ron Howard, Deathsport (1978) réalisé par Allan Arkush et Nicholas Niciphor, Piranha (1978), le film dont Alexandre Aja a fait un remake en 2010, réalisé par Joe Dante.

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Mais, si aux États-Unis l’homme de cinéma Roger Corman reste associé à un cinéma provocateur et de mauvaise facture, de l’autre côté de l’Atlantique, en France particulièrement, le cycle Edgar Poe a assis sa réputation de réalisateur : admiré par les membres de la Nouvelle Vague et par les Cahiers du Cinéma, il est même le plus jeune réalisateur à faire l’objet d’une rétrospective à la Cinémathèque. Corman, en retour, admire depuis longtemps le travail des réalisateurs européens et asiatiques les plus radicaux. Il va donc être le premier à faire distribuer dans son réseau de salles américain, pourtant dédiées à l’exploitation, des films d’Ingmar Bergman (Cries and Whispers, Autumn Sonata), Federico Fellini (Amarcord), Akira Kurosawa (Dersu Uzala), François Truffaut (The Story of Adèle H.), ou encore d’Antonioni, son réalisateur préféré.

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LE PASSEUR DE TÉMOIN DU CINÉMA FANTASTIQUE

Malheureusement pour le cinéma indépendant, heureusement pour le grand public, la fin des années 1970 marque l’arrivée des premiers « blockbusters », ces films produits par des grands studios ou des majors qui reprennent les thèmes et les genres traités dans le cinéma d’exploitation mais avec un budget infiniment supérieur. Dans cette perspective, Jaws (1975) de Steven Spielberg et Star Wars (1977) de George Lucas marquent l’entrée dans cette nouvelle ère dans laquelle les gros producteurs feignent de ne plus mépriser la série B parce qu’elle rapporte beaucoup d’argent. Cette nouvelle ère est aussi celle du cinéma en salles, plus immersif que les drive-in et leurs films d’exploitation amenés à disparaître. Le public de films à moindre budget s’en voit forcément amenuisé, les exigences en termes d’effets spéciaux et de décors devenant de plus en plus fortes. Ce déclin inéluctable, on le voit dans un film comme The Forbidden World (1982) qui reprend grossièrement le thème du Alien (1979) de Ridley Scott, un film à 11 millions de dollars : quelques années plus tôt, l’exploitation innovait ; à présent, elle copie. Autre conséquence, l’esprit provocateur et potache de l’exploitation va rester en sourdine durant toutes les années 1980, à l’exception notable de quelques disciples de Roger Corman. En 1983, Corman vend N.W.P., qui de son côté va continuer une exploitation caricaturale jusqu’en 1991 (Killer Tomatoes Eat France), avant de diversifier ses activités et de se faire absorber par News Corporation en 1997. Ringardisé par ces jeunes réalisateurs chouchous des financiers, Roger, depuis cette date, n’a pourtant jamais cessé de produire et réaliser des films. Ces dernières années, à plus de 80 ans, il s’est spécialisé dans les films de monstres sanguinolents, dernier territoire encore délaissé par les gros studios ! À voir les titres (Dinoshark, Sharktopus, Dinocroc vs. Supergator), ce n’est pas forcément du grand art, mais c’est un genre à part entière, et Roger, tel un infatigable soldat d’infanterie, repart à la charge et « risque » sa vie à chacun de ces films. La seule victoire possible, le seul moyen de rester vivant, c’est lui qui le dit, ce n’est pas l’enrichissement financier, c’est que chacun de ses films plaise suffisamment à son public pour lui permettre de produire le suivant.

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Pourtant, son rôle de passeur de témoin entre différentes générations est totalement unique dans l’histoire du cinéma fantastique, mais plus largement dans l’histoire de la culture populaire. Dans les années 1960, le cycle Edgar Poe de Corman avait consacré des films à budgets conséquents, une réalisation plus soignée, mais aussi un nouveau souffle pour une esthétique gothique d’origine européenne et médiévale, telle que la pratique Universal Pictures avec sa franchise Dracula dans les années 1930, ou Hammer Films et Terence Fisher en Angleterre de la fin des années 1950 à la fin des années 1960. Corman travaille alors avec les meilleurs : les écrivains et scénaristes Charles Beaumont et Richard Matheson (I am legend), l’un des grands noms de la littérature fantastique américaine, le fidèle Charles Griffith, encore au scénario, et Floyd Crosby, ancien opérateur de Friedrich Murnau. Corman rend grâce au génie d’Edgar Poe, renouant avec une certaine théâtralité expressionniste et avec la dimension W.A.S.P. de l’esthétique gothique, mettant en image une mythologie proprement est-américaine de la fondation nationale que l’on retrouvera bien plus tard dans Sleepy Hollow (1999) de Tim Burton, The Village (2004) de Night Shyamalan ou bien, dans une moindre mesure, The Lords of Salem (2013) de Rob Zombie. Cet « American Gothic », pour reprendre le titre du célèbre tableau de Grant Wood, restera surtout incarné par la collaboration entre Corman avec l’acteur Vincent Price qui joue dans rien que sept de ces adaptations !

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Vincent Price, pour ceux qui ne le connaîtraient pas, c’est l’idole de Tim Burton, le maître incontesté du gothique américain aujourd’hui, c’est l’acteur qui a amené Burton à se passionner pour le cinéma fantastique. Price prête d’ailleurs sa voix au narrateur de Vincent (1982), le premier et mythique court-métrage de Burton, hommage à son acteur préféré, comme il le fait pour la chanson Thriller de Michael Jackson la même année. Burton lui confiera en outre l’un de ses derniers rôles dans Edward aux mains d’argent en 1990. Mais Corman a aussi le mérite d’avoir donné un second souffle à la carrière d’acteurs de premier plan qui s’étaient illustrés dans le cinéma fantastique de la première moitié du XXème siècle. Prenez The Raven par exemple, il réunit Peter Lorre (M), le cultissime Boris Karloff (Frankenstein, The Mummy), Vincent Price et le jeune Jack Nicholson… Fantastique casting !

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La « Corman Film School », comme l’appellent ceux qui l’ont expérimentée, a permis la découverte de nombreux acteurs spécialisés dans la série B ou les rôles atypiques et d’un réalisateur comme Joe Dante, véritable héritier du « style Corman ». Par son intermédaire, Corman a su transmettre aux nouvelles générations sa vision d’un cinéma horrifique ironique et décomplexé. Joe Dante, grâce à son inestimable expérience au sein de N.W.P., devint dans les années 1980 le roi d’un pop corn movie irrévérencieux et politiquement incorrect (Hurlements, Piranhas, Gremlins 1 & 2, Explorers, L’Aventure intérieure, Small Soldiers, Panic sur Florida Beach, The Hole ou encore l’excellent téléfilm La Seconde Guerre de Sécession avec le non-moins excellent Ron Perlman).

Pour clore ce dossier, j’ajouterai que Corman a particulièrement renforcé le rôle de l’action dans le cinéma moderne, avec toujours plus d’explosions et des courses-poursuites toujours plus longues. Comme le dit Allan Arkush, « quand il y avait une moto dans le film, je faisais toujours en sorte qu’elle fonce dans quelque chose et qu’elle explose ! ». Le style Corman est parfaitement résumé dans cette phrase, car, finalement, au cours de sa très longue carrière, le rebelle d’Hollywood a essentiellement contribué à préserver et renforcer les origines foraines impures du cinéma – celles d’un art du spectacle, ou plutôt de l’action -, car qu’est-ce que l’invention du cinématographe, sinon le spectacle d’un mouvement décontextualisé ? Il a créé les codes du cinéma de Tarantino, Rodriguez, mais plus largement l’esprit de tout le cinéma indépendant US et de ses figures incontournables : William Friedkin, Abel Ferrara, Brian de Palma, Jim Jarmusch, Todd Haynes, Larry Clark, Spike Lee, Vincent Gallo, Gus Van Sant, ou encore les frères Coen et leur humour si particullier hérité de l’exploitation. Il a, enfin, établi le film de bikers, le film de bagnoles, le trip movie, le W.I.P. movie (Women In Prison), le film de nonnes, la comédie horrifique et nombre de franchises reprises par Hollywood des dizaines d’années plus tard sous forme de remakes ou de reboots. Mais, la postérité devra surtout retenir de Roger Corman qu’il a permis à la contre-culture et aux mouvements d’émancipation en faveur des minorités d’entrer au cinéma et de conquérir un Hollywood scélorosé par les trente-deux années d’auto-censure imposée par le code Hays en vigeur jusqu’en 1966… Une entrée par la petite porte, celle de la série B, voire Z, et de l’indépendance financière, mais qui a définitivement changé le visage du cinéma.

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PRODUCTIONS NEW WORLD PICTURES SOUS RÉGIME CORMAN (1970-1983) :

  • Angels Die Hard (1970)
  • The Student Nurses (1970)
  • Bury Me an Angel (1971)
  • Beast of the Yellow Night (1971)
  • The Big Doll House (1971)
  • Creature with the Blue Hand (1971)
  • The Velvet Vampire (1971)
  • Scream of the Demon Lover (1971)
  • Angels Hard as They Come (1971)
  • Private Duty Nurses (1971)
  • Women in Cages (1971)
  • Lady Frankenstein (1971)
  • Sweet Kill (1972)
  • The Hot Box (1972)
  • The Big Bird Cage (1972)
  • Night Call Nurses (1972)
  • The Cremators (1972)
  • Night of the Cobra Woman (1972)
  • The Woman Hunt (1972)
  • Cries and Whispers (1972)
  • The Harder They Come (1973)
  • Savage! (1973)
  • The Big Bust Out (1973)
  • Fly Me (1973)
  • The Final Comedown (1973)
  • Stacey (1973)
  • The Young Nurses (1973)
  • The Student Teachers (1973)
  • Seven Blows of the Dragon (1973)
  • Fantastic Planet (1973)
  • The Arena (1974)
  • Caged Heat (1974)
  • Candy Stripe Nurses (1974)
  • Big Bad Mama (1974)
  • Cockfighter (1974)
  • The Last Days of Man on Earth (1974)
  • Amarcord (1974)
  • Tender Loving Care (1974)
  • T.N.T. Jackson (1975)
  • Street Girls (1975)
  • Death Race 2000 (1975)
  • Tidal Wave (1975) (US version)
  • Summer School Teachers (1975)
  • Crazy Mama (1975)
  • Cover Girl Models (1975)
  • Darktown Strutters (1975)
  • The Romantic Englishwoman (1975)
  • The Lost Honour of Katharina Blum (1975)
  • The Story of Adele H. (1975)
  • The Cars That Ate Paris (1976)
  • Hollywood Boulevard (1976)
  • Nashville Girl (1976)
  • Foxtrot (1976)
  • Eat My Dust! (1976)
  • Jackson County Jail (1976)
  • Cannonball (1976)
  • The Great Texas Dynamite Chase (1976)
  • God Told Me To (1976)
  • Small Change (1976)
  • Lumiere (1976)
  • Blonde in Black Leather (1977)
  • Too Hot to Handle (1977)
  • Andy Warhol’s Bad (1977)
  • Black Oak Conspiracy (1977)
  • Moonshine County Express (1977)
  • Assault on Paradise (1977)
  • Down and Dirty Duck (1977)
  • Eaten Alive! (1977)
  • Grand Theft Auto (1977)
  • Rabid (1977)
  • Thunder and Lightning (1977)
  • I Never Promised You a Rose Garden (1977)
  • Dersu Uzala (1977)
  • A Hero Ain’t Nothin’ but a Sandwich (1977)
  • A Little Night Music (1977)
  • The Evil (1978)
  • Leopard in the Snow (1978)
  • Deathsport (1978)
  • The Tigress (1978)
  • Avalanche (1978)
  • Jokes My Folks Never Told Me (1978)
  • Piranha (1978)
  • Blackout (1978)
  • Autumn Sonata (1978)
  • The Bees (1978)
  • Outside Chance (1978)
  • Fast Charlie the Moonbeam Rider (1979)
  • Starcrash (1979)
  • Love on the Run (1979)
  • Saint Jack (1979)
  • The Brood (1979)
  • The Kids Are Alright (1979)
  • Rock ‘n’ Roll High School (1979)
  • The Lady in Red (1979)
  • Up from the Depths (1979)
  • The Green Room (1979)
  • Angel’s Brigade (1979)
  • The Prize Fighter (1979)
  • Humanoids from the Deep (1980)
  • The Tin Drum (1980)
  • Battle Beyond the Stars (1980)
  • Something Waits in the Dark (1980)
  • The Georgia Peaches (1980)
  • The Private Eyes (1980)
  • Shogun Assassin (1980)
  • Breaker Morant (1980)
  • Mon oncle d’Amérique (1980)
  • Ruckus (1981)
  • Smokey Bites the Dust (1981)
  • Firecracker (1981)
  • Richard’s Things (1981)
  • Mindwarp: An Infinity of Terror (1981)
  • Saturday the 14th (1981)
  • Quartet (1981)
  • Galaxy of Terror (1981)
  • Three Brothers (1982)
  • Christiane F. (1982)
  • The Slumber Party Massacre (1982)
  • Battletruck (1982)
  • The Assassination Game (1982)
  • Forbidden World (1982)
  • Galaxy Express (1982)
  • The Calling (1982)
  • Fitzcarraldo (1982)
  • The Personals (1982)
  • Sorceress (1982)
  • Time Walker (1982)
  • Jimmy the Kid (1982)
  • Paradise (1982)
  • Screwballs (1983)
  • Space Raiders (1983)
  • Last Plane Out (1983)
  • Deathstalker (1983)
  • Love Letters (1984)
  • Android (1982)
  • Suburbia (1984)
  • The Warrior and the Sorceress (1984)

VIXIV