SYNOPSIS

Le pitch de Rubber tient en deux phrases : dans le désert californien, des spectateurs incrédules assistent aux aventures d’un pneu tueur et télépathe, mystérieusement attiré par une jolie jeune fille. Une enquête commence.

LA CRITIQUE

J’avais vu Steak (2007) il y a déjà plusieurs années, et j’avais été impressionné par ce cocktail détonnant d’humour absurde, de poésie surréaliste, voir de sens en perdition, versé sur une réalisation extrêmement maîtrisée, une photographie lumineuse et une direction artistique qui pastiche malicieusement le cinéma US. Le duo comique Éric et Ramzy aux premiers rôles, pourtant dans son registre habituel et fort de plusieurs longs-métrages, ne parvenait pas à tirer le film vers lui : ils apportaient quelque chose au film, et pas l’inverse. Car ce film était proprement « étrange » et cette étrangeté diffuse imprégnait jusqu’au registre comique des deux zigotos ! Alors, quid de ce second long, le bien-nommé « Rubber » (« gomme ») ?

Rubber (2010) de Quentin Dupieux

Une odyssée de la matière

Commençons par le début, et donc par le titre. Il est intéressant de noter que Dupieux n’a pas nommé son film « Tire » (« pneu »), mais qu’il ait insisté sur la matière composant notre pneumatique héros. Car, ce film, du fait de son personnage principal, induit de nombreux plans « à hauteur de pneu », ce qui signifie en premier lieu que nous sommes le plus souvent bien plus près du sol et des objets que dans la plupart des productions cinématographiques. Ce n’est pas Microcosmos, ok, mais il y a véritablement une poésie de la matière dans ce film (caoutchouc, terre, eau, acier, chair…), je dirais même plus, une odyssée de la matière. Je m’explique : de ce vieux pneu abandonné, on assiste à la renaissance, voir à une nouvelle naissance. Ce pneu, cette roue en caoutchouc, emblématise le mouvement autotélique primordial, et donc l’acteur et ses gestes primordiaux. Il peut avancer, reculer, tourner, tomber, se relever, se contracter, se dilater. Du coup, cette matière en mouvement va pouvoir cheminer et se confronter à l’expérience : ce sont les rencontres successives avec la bouteille de bière, la boîte de conserve, le lapin, puis l’homme… Jusqu’à cette rencontre ultime où le pneu se retrouvera face à son reflet dans un bris de glace, avant d’atteindre la pleine conscience en faisant l’expérience du mal infligé à ses caoutchouteux congénères brûlés dans une décharge. Ce sont ces « rencontres du troisième type » qui font évoluer le pneu d’un meurtrier primitif (je tue, donc je suis) à un meurtrier évolué (je tue parce que j’aime ça), Dupieux livrant au passage une critique acerbe de notre soi-disant humanité – le pneu est un autre nous-mêmes.

Rubber (2010) de Quentin Dupieux | Critique
Rubber (2010) de Quentin Dupieux | Critique
Rubber (2010) de Quentin Dupieux | Critique
Rubber (2010) de Quentin Dupieux | Critique

Cette matière noire dense et impénétrable traversée par une forme de pensée m’évoque même le monolithe de 2001: A Space Odyssey… Je ne peux en être certain, mais je jurerais que Dupieux à cette idée en tête lors des premières séquences consacrées au pneu, appelons-le « Robert » puisqu’il est crédité ainsi au générique ! Ce Robert primitif – qui, face au miroir, se rappelera sa vie « antérieure » – est à la fois un peu du primate et un peu du monolithe. C’est le primate qui découvre le monolithe dans un environnement désertique au début du film de Kubrick et qui évoluera vers la conscience de soi propre aux hominidés. Mais, en reflet inversé, c’est aussi le monolithe qui se tient face aux animaux, une forme d’un autre monde, car dessinée par une pensée : c’est un dessein, un « design », un « dasein », pour vulgariser Heidegger, dont la présence est irréductible.

Un film contre le cinéma ?

Donc là, pour ceux qui n’ont pas décroché, vous vous dites : « Faut arrêter les champignons hallucinogènes, c’est qu’un pneu, putain ! ». Et vous avez raison… Car, Dupieux et son cinéma branché sont foncièrement post-modernes, donc ironiques et méfiants vis-à-vis de toute forme de lyrisme interprétatif aux relents métaphysiques d’un autre âge. Pour bien nous le faire comprendre, il a prévu un dispositif iconoclaste qui nous est dévoilé dès les premières minutes : des spectateurs sont là, en plein désert, à attendre que l’action du film dans lequel un pneu tue des gens se déroule sous leurs yeux… Autrement dit, dès l’introduction, Dupieux détruit le « quatrième mur », ce contrat implicite passé entre la réalisation et les spectateurs qui fait qu’on doit croire à ce que l’on voit pour entrer et rester « dans » le film. Comme si ça ne suffisait pas, l’« effet de réel » est sans cesse perturbé par des lignes de dialogues gommant les limites entre la fiction en cours et la production du film (« Ce lapin, c’est un faux » ou encore « Hé, moi je ne suis pas un personnage du film, je ne suis qu’un spectateur ! ») et, plus troublant encore, le shérif sait qu’il joue un rôle de policier là où ses subalternes croient qu’ils sont de vrais policiers ! Pourquoi se donner autant de mal pour saper notre adhésion au film ?

Rubber (2010) de Quentin Dupieux | Critique

Peut-être car Rubber est avant tout un film sur le cinéma. Le fait qu’un film se déroule dans le film est généralement un indicateur de méta-discours, mais ici Dupieux va plus loin en maltraitant les spectateurs – ceux à l’intérieur du film -, des spectateurs avides et omnibulés par la fiction qu’on leur sert. On sent une certaine rage contre cette exigence d’efficacité, de rationnalité, de réalisme psychologique ou de discours social, préliminaires à tout financement d’une oeuvre destinée à une diffusion de masse. Non, nous dit-il, la plupart des films relèvent de l’enfumage : les gens n’y font pas pipi, ni caca, et beaucoup de choses ne s’y déroulent sans aucune autre raison que la logique scénaristique inhérente au film. Cette attitude rebelle se nourrit du constat post-moderne de l’absurdité du monde et de la conscience aigüe que les choses sont ce qu’elles sont, mais auraient tout aussi bien pu être le contraire. C’est ce « No Reason » qui est érigé en principe fondateur – presqu’en manifeste esthétique – par le shérif au tout début du film, un shérif qui voyage dans le coffre de sa voiture « sans aucune raison ». On n’est pas non plus très loin des apories de la physique quantique quand le shérif demande à ce qu’on lui tire dessus parce qu’il n’est qu’un personnage : les coups tirés semblent réels, le sang coule à flot, mais ce ne sont là que des conventions pour adhérer à la fiction, car l’homme déguisé en shérif semble ne ressentir aucune douleur. Et que dire de cette très ironique et suggérée conquête d’Hollywood ? C’est un appel à un cinéma fou, totalement libre et éveillé, enfin libéré des contraintes économiques qui justifient le recours à la mystification de la fiction.

Rubber (2010) de Quentin Dupieux | Critique

Une expérimentation sur les genres

En d’autres mots, Rubber est donc aussi un film chiant, puisque l’on n’y croit pas une seconde. Mais tout en nous éloignant de l’illusion du cinématographe, le film opère le prodige de nous faire croire à l’existence de « Robert » : ce pneu paraît aussi vivant que vous et moi. Si Dupieux se détourne de l’adhésion du spectateur en tant que principe de consommation de masse, il s’ingénue à donner vie à ce pneu en le filmant avec une ingéniosité et une poésie rares. Tel un bébé qui fait ses premiers pas, le pneu nous émeut quand il prend vie. Il nous communique l’exaltation adolescente d’une course dans la lumière rasante du soleil au crépuscule. On lui dessine même une psychologie à travers le choix de ses cibles et sa fascination pour la jeune fille qu’il poursuit. Ce petit miracle a été possible en filmant la totalité du métrage à l’aide de deux reflexs numériques Canon EOS 5D Mark II : les mouvements de caméra qui accompagnent le pneu sont en effet magnifiquement intuitifs, rappelant le dynamisme poétique qu’avait apporté en son temps le cinéma de la Nouvelle Vague.

Rubber (2010) de Quentin Dupieux | Critique

Mais, c’est surtout la série B qui est ici convoquée, en particulier au croisement des genres cinématographique. Comme toujours chez Dupieux, c’est une Amérique fantasmée qui est mise en scène, une Amérique d’essence cinématographique. Si la comédie reste toujours présente en filigrane, c’est que le genre policier et le film noir sont réinvestis par l’absurde, comme l’ont fait auparavant les frères Coen (Barton Fink, Fargo, The Big Lebowski). Mais le cadre choisi – un motel en plein désert – impose la référence aux road movies, et la science-fiction n’est pas en reste avec la référence explicite à E.T., mais aussi à Close Encounter of the Third Kind et à 2001, et le simple fait qu’un pneu prenne vie ! Mais, c’est surtout au cinéma d’horreur que Rubber se réfère : les inconditionnels d’Hitchcock apprécieront l’utilisation de la musique et la scène iconique de la douche. Les autres, plus bourrins sans doute, les explosions de tête à répétition à la Scanners. Pour ma part, la courte scène de la dinde m’a parue être une excellente parodie de film de zombies… Sans compter l’ombre portée de Lynch qui couvre le film d’une atmosphère fantômatique.

Côté acteurs, mentions spéciales à Stephen Spinella – le shérif – et Jack Plotnick – le héros de Wrong – qui sont tous les deux excellents !
Pour finir, si vous avez plus de 18 ans et comme les pneus luisants à la chaleur du soleil, moi ça m’excite, quelques affiches débordant de sensualité… C’est beau un pneu qui roule…

Rubber (2010) de Quentin Dupieux | Critique
Rubber (2010) de Quentin Dupieux | Critique
Rubber (2010) de Quentin Dupieux | Critique
Rubber (2010) de Quentin Dupieux | Critique
Rubber (2010) de Quentin Dupieux | Critique
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VIXIV