Film en compétition au 20ème Festival du film fantastique de Gérardmer 2013

Synopsis

En Colombie, deux adolescents, Marcela et son frère Tomás, sont à une soirée masquée où s’est retrouvée la jeunesse dorée de la ville. La fille s’amuse et cherche l’expérimentation, le garçon est inhibé et visiblement possessif. Au petit matin, dans une des chambres, Tomás retrouve sa soeur décédée. Un an plus tard, Tomás, sa mère Susana, son grand frère Juan et ses petits frères jumeaux Mateo et Simón se retrouvent dans la maison de campagne familiale pour les vacances. La jeune et sensuelle Angélica, soeur de la mère – la tata, donc – les a rejoints et tente de retrouver une place dans une famille et un pays qu’elle a quitté pour vivre pendant plusieurs années à l’étranger. La maison est isolée dans les montagnes, la souffrance encore palpable. Le huis clos peut commencer.

LA CRITIQUE

J’ai tenu à faire la critique de ce film présenté en compétition à Gérardmer tant il semble avoir non seulement endormi la salle, mais généré colère et incompréhension chez certains spectateurs. Certaines critiques lues sur le web et vraisemblablement écrites par des gens qui venaient voir un film d’horreur me confirme ce rejet expéditif et excessif, donc suspect… Quand les villageois encerclent votre maison des torches enflammées à la main, c’est que quelque chose dans votre comportement les dérange !

Mon impression est que El Resquicio (The Crack) traite de la mort, de la famille et de la sexualité avec beaucoup de sobriété, de réalisme psychologique, et sans user des facilités de l’idéalisme élégiaque ou de la surenchère par le suspense ou l’action. Il propose à la place une tension sourde et latente, comme ce paysage visuel et sonore, à la fois terne et plein de vitalité, étrange sans paraître menaçant, et qui semble littéralement enfermer la maison dans une région à laquelle les protagonistes sont eux-mêmes étrangers. Les sentiments d’ennui et de malaise qui ont, semble-t-il, abasourdi l’assistance sont savamment distillés et relèvent, selon moi, d’une expérience de la mélancolie, voire de la nausée caractéristiques de l’expérience de deuil et qu’un réalisateur exigent impose ici à son public. Acosta filme patiemment les scènes de la vie quotidienne d’apparence anodine, les difficultés pour Tomás et sa mère à dire, à parler d’une mort inexpliquée et innommable, l’hostilité d’une nature sombre et inhumaine. Il filme aussi l’essence mélancolique et jamais élucidée de l’absence de la figure paternelle, la séduction narcissique et ambiguë d’Angélica la romancière ou de Juan le chasseur, celle du pouvoir des mots ou du pouvoir de l’envie, celle de ces deux seuls personnages vecteurs de légèreté, mais qui en voulant ignorer la fêlure – El Resquicio (The Crack) – laissée par la mort de Marcela vont déclencher l’irréparable et se révéler monstrueux.

El Resquicio (The Crack) d'Alfonso Acosta (2012) - Critique
El Resquicio (The Crack) d'Alfonso Acosta (2012) - Critique
El Resquicio (The Crack) d'Alfonso Acosta (2012) - Critique

En filigrane, le réalisateur se permet même le luxe d’une critique sociale des rapports de violence économique et hiérarchique entre la bourgeoisie colombienne « blanche » colonisatrice et les indigènes, entre la Colombie des villes et celle des campagnes. Réfléchissant sur l’Histoire et la culpabilité à la manière d’un Kubrick dans Shining ou dans Eyes wide shut – dont la séquence initiale se revendique explicitement -, El Resquicio (The Crack) se fait tout autant expérience de survie symbolique pour des privilégiés placés dans un environnement naturel et social fatalement hétérogène, donc hostile – écho lointain de la violence d’un Van Diemen’s Land, sublime film australien qui met en scène la survie par le cannibalisme du bagnard Alexander Pearce et de ses compagnons en fuite dans l’inhumaine jungle tasmanienne au début du XIXème siècle. Sauf qu’ici, le véritable monstre est la famille elle-même, en tant qu’entité hétéro-destructrice et auto-dévoratrice.

El Resquicio (The Crack) est sans aucun doute un drame psychologique mais la dimension fantastique du film est indéniablement revendiquée par la mise en scène, « fantastique » au sens strict que lui confère Tzvetan Todorov d’une irruption de l’anormal, de l’obscène – ce qui n’a pas sa place sur scène – dans la vie quotidienne et ses lois invariables. L’obscène est ici la sexualité, sa relation avec la mort, son trouble face à l’amour des siens, tensions vécues par un personnage hanté par la perte de sa soeur et de sa virginité, scène originelle à la fois désirable et repoussante, motif répété de jouissance masochiste dans la castration symbolique qui condamne irrémédiablement l’adolescent à l’impuissance de celui qui vit dans l’ombre d’un grand frère jouisseur ou dans le fantasme interdit d’une sexualité non pas étrangère, mais rassurante, maternelle, consanguine. Ajoutez au couple sulfureux de l’amour et la mort, la gémellité réelle des petits frères et celle – supposée – de Tomás et Marcela comme autant de reflets éclatés du tabou de l’inceste, une pincée de cristallisation mortifère propre au sentiment de culpabilité, et vous obtenez le paradigme à la fois oganique et fatal d’El Resquicio (The Crack) : l’itinéraire implacable et pourtant imprévisible d’un adolescent qui perd son innocence en devenant le témoin passif du monde tel qu’il est, le destin d’une victime impuissante qui, au monde des adultes, à sa corruption et à sa fascination pour l’obscénité du désir, choisit la pureté de l’acte criminel !

Qu’il est dérangeant d’assister à la naissance d’un tueur, de pénétrer la banalité et la familiarité de ce « pays d’assassins » tel qu’Angélica désigne la Colombie…! Mais cette Colombie, c’est notre monde, et c’est notre propre famille. C’est le tour de force auquel parvient ce survival psychanalytique avec un naturalisme brutal.

VIXIV